On a souvent tendance à comparer le travail de réédition à une fouille archéologique. Il ne faut pourtant pas toujours gratter très loin pour dénicher des pépites oubliées. Elles se trouvent même parfois sous les yeux. Il suffit alors non pas de creuser plus profond, mais bien de changer de lunettes, voire de perspective.
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On a souvent tendance à comparer le travail de réédition à une fouille archéologique. Il ne faut pourtant pas toujours gratter très loin pour dénicher des pépites oubliées. Elles se trouvent même parfois sous les yeux. Il suffit alors non pas de creuser plus profond, mais bien de changer de lunettes, voire de perspective. Peut-être parce qu'il est basé à Ostende, avec vue sur mer, le label Stroom n'en manque pas. Lancée en 2016 par Nosedrip, alias Ziggy Devriendt, l'enseigne n'a cessé de piocher dans une scène musicale électronique parallèle, souvent locale (la BO du dessin animé Jan Zonder Vrees, signée Alain Pierre, qui a inauguré le catalogue), mais pas seulement (plus récemment, Spoki rassemblant des inédits du musicien lituanien Ingus Bau?kenieks). Ainsi en est-il de la dernière fournée de Stroom. Baptisée Dark Matter, elle vient clôturer une trilogie consacrée au groupe belge Pablo's Eye, entamée l'an dernier. Celle-ci n'est pas passée inaperçue: le volet précédent, Bardo For Pablo, avait même été épinglé comme "best new reissue" par le toujours très influent webzine américain Pitchfork... Avouons-le: jusqu'il y a quelques mois, la musique de Pablo's Eye n'était jamais arrivée jusqu'à nos oreilles. C'est que, sans vouloir chercher d'excuses, le groupe a toujours cultivé la discrétion. À la tête de la formation à géométrie variable, lancée il y a précisément... 30 ans, le Bruxellois Axel Libeert a manoeuvré dans l'ombre (on trouve peu, voire pas, de photos de presse du bonhomme). "La plupart des gens ne savent pas ce que je fais, et je trouve ça très confortable", expliquait-il en 1996 à l'historien de la Belpop, Jan Delvaux. La trajectoire du bonhomme n'en reste pas moins remarquable. Après avoir frayé avec la scène avant-gardiste new-yorkaise du début des années 80 (il partagea un appartement avec Fred Frith), Libeert a notamment collaboré avec le label anglais ZTT (celui notamment de Frankie Goes To Hollywood). En outre, l'album You Love Chinese Food sorti en 1995 valut à Pablo's Eye des louanges de The Wire ou du Melody Maker, déclenchant des comparaisons avec Laurie Anderson, David Sylvian ou encore Björk. De ces références, on retiendra surtout le goût pour les aventures soniques. Et le flou. Aux certitudes, Axel Libeert a en effet toujours préféré le doute et l'ouverture. La diversité de la trilogie proposée par Stroom le montre bien. Après les micro-chansons planquées sous la glace de Spring Break, Bardo For Pablo a pu dévoiler une face plus techno, rappelant des groupes comme The Orb, tandis qu'avec Dark Matter, il s'agit d'illustrer le côté plus aérien (ambient?) de la musique de Libeert. Composé d'une douzaine de morceaux (le plus court dure 45 secondes, le plus long six minutes), Dark Matter s'ouvre par exemple par les violons menaçants de Worship & Passion que vient tempérer l'étrange velours vocal de Marie Mandi (la "voix" du groupe). Plus loin, Different Observers déploie un groove minimaliste, avançant au ralenti, tandis que A Pagan Use fait office de méditation angoissée. Avec toujours cette impression de musique faisant du surplace. À la fois d'une précision redoutable et foncièrement vague. Planant.