Déjà qu'il n'y a pratiquement pas de cinéma saoudien... Alors que ce soit une femme qui le fasse exister internationalement est une forme d'exploit. La gent féminine n'a toujours pas le droit de conduire en Arabie Saoudite, mais Haifaa Al Mansour a réussi à y tourner un film. Un très bon film, avec pour héroïne une fillette poursuivant son rêve (interdit) de posséder un vélo et de le chevaucher librement. Huitième née de douze enfants d'une famille "très traditionnelle", dans une petite ville de province, la jeune femme a découvert les films avec la VHS puis le DVD, comme tant d'autres enfants et adole...

Déjà qu'il n'y a pratiquement pas de cinéma saoudien... Alors que ce soit une femme qui le fasse exister internationalement est une forme d'exploit. La gent féminine n'a toujours pas le droit de conduire en Arabie Saoudite, mais Haifaa Al Mansour a réussi à y tourner un film. Un très bon film, avec pour héroïne une fillette poursuivant son rêve (interdit) de posséder un vélo et de le chevaucher librement. Huitième née de douze enfants d'une famille "très traditionnelle", dans une petite ville de province, la jeune femme a découvert les films avec la VHS puis le DVD, comme tant d'autres enfants et adolescents. "Je connaissais tout Bruce Lee, tout Jackie Chan!", sourit celle que "le cinéma emmenait par-delà les limites de (sa) vie", et qui "tombée amoureuse du medium", ne pouvait imaginer pour autant un seul instant devenir réalisatrice. "Après mes études, j'ai travaillé dans une compagnie pétrolière... Mais je me sentais invisible, comme tant d'autres Saoudiennes. Quand vous êtes une femme, dans mon pays, vous n'avez presque aucune importance... J'ai ressenti le besoin de faire entendre ma voix, alors j'ai proposé un sujet de court métrage à une compétition aux Emirats arabes unis, et, à ma grande surprise, j'ai été acceptée!" Il lui aura fallu cinq ans pour mener à bien son projet un peu fou de faire un long métrage. "Il n'y a pas de cinéma dans mon pays, aucune salle n'existe, explique Al Mansour, il y a par contre beaucoup d'investissement télévisuel, mais qui ne se déplace pas comme ça vers un projet cinématographique, surtout dans le conservatisme ambiant." C'est d'un fond d'aide allemand, du programme de scénario de la Berlinale, que sont venus les premiers appuis concrets menant à la réalisation du projet Wadjda (lire la critique dans Focus du 01/02). "Je voulais m'inspirer de mes propres souvenirs d'enfance, d'école, et j'avais cette idée d'une fille qui désire une bicyclette alors que cela lui est interdit", commente celle qui dit "n'avoir pas voulu accuser qui que ce soit, ni faire un film contre les hommes: en Arabie Saoudite, hommes et femmes vivent sous le même conservatisme, souvent sans même imaginer qu'il puisse y avoir un autre système, une autre manière de vivre, où notre individualité, nos choix, peuvent être entendus et faire une différence." Haifaa Al Mansour veut croire en un progrès possible. Elle voit un signe favorable dans la récente accession d'une trentaine de femmes à la Choura, l'organe consultatif (mais pas décisionnel) du royaume saoudien. Mais elle reste consciente de vivre "dans un Etat où la règle est la ségrégation entre les sexes". Une réalité qui l'a forcée à tourner certaines scènes du film cachée dans une camionnette! Mais la brune réalisatrice arbore avec grand naturel une chevelure libre (à la différence de ses consoeurs iraniennes). "Je sais que la culture des Saoudiens veut que la femme soit couverte, mais je pense qu'il est important de présenter une alternative, de dire à la société de nous accepter, de nous respecter telles que nous sommes." L.D.