Quoi, Paul Simon? Un mètre 60 de génie discret et des chansons pleureuses frappées par la gloire? Le parrain putatif de Vampire Weekend, repris par un casting éclectique regroupant, au hasard, Brad Mehldau, Grizzly Bear ou Angie Stone? Paul Simon lui même, milliardaire au demi-sourire en coin. En 2006, le magazine Time le désigne parmi "les 100 personnes qui façonnent le monde". Au-delà de l'intérêt gondolé des charts socio-médiatiques, restent les chansons. Les premières, chronologiquement biberonnées au sein de Simon & Garfunkel, dessinent la courbe changeante des sixties. Grâce et trouble fondus, c'est un pur mirage pop folk sacchariné à la mélancolie ( Homeward Bound, The Boxer, The Sound Of Silence, Bridge Over Troubled Water). Les titres suivants, signés par Simon en solo, taillent d'autres routes jusqu'à l'emblématique Graceland de 1986, génial disque étourdi aux rythmes de l'Afrique du Sud alors prise dans les crocs baveux de l'apartheid. Onze albums studios persos en 45 ans (1), moins de tubes mais toujours de grands moments: Kodachrome, Still Crazy After All These Years ou Mother And Child ...

Quoi, Paul Simon? Un mètre 60 de génie discret et des chansons pleureuses frappées par la gloire? Le parrain putatif de Vampire Weekend, repris par un casting éclectique regroupant, au hasard, Brad Mehldau, Grizzly Bear ou Angie Stone? Paul Simon lui même, milliardaire au demi-sourire en coin. En 2006, le magazine Time le désigne parmi "les 100 personnes qui façonnent le monde". Au-delà de l'intérêt gondolé des charts socio-médiatiques, restent les chansons. Les premières, chronologiquement biberonnées au sein de Simon & Garfunkel, dessinent la courbe changeante des sixties. Grâce et trouble fondus, c'est un pur mirage pop folk sacchariné à la mélancolie ( Homeward Bound, The Boxer, The Sound Of Silence, Bridge Over Troubled Water). Les titres suivants, signés par Simon en solo, taillent d'autres routes jusqu'à l'emblématique Graceland de 1986, génial disque étourdi aux rythmes de l'Afrique du Sud alors prise dans les crocs baveux de l'apartheid. Onze albums studios persos en 45 ans (1), moins de tubes mais toujours de grands moments: Kodachrome, Still Crazy After All These Years ou Mother And Child Reunion. Avec Garfunkel, Simon démarre modestement dans le Queens -sous le patronyme de Tom & Jerry-, à l'aune d'un doublé physique défiant la gravité. Tous 2 sont de familles juives, respectivement originaires de Roumanie et de Hongrie: la collision de la vieille Europe meurtrie et du fantasme hyper moderne de l'Amérique des baby-boomers produira donc quelque chose d'unique. Comme une antédiluvienne musique passée à l'aspirateur sixties, mélange de consumérisme assoiffé et de déconfiture du Vietnam, de mélodies supérieures et d'angélisme vocal à la Everly Brothers (influence majeure). Avec un sens de l'harmonie vocale tellement fusionnelle entre Simon & Garfunkel, que, en dépit des ranc£urs et des poussières de gloire divergentes -le petit est meilleur compositeur que l'autre-, le brillant de cette musique jamais ne se rembrunira. Si en art, l'idée de "perfection" est légitimement suspecte, les morceaux de Simon tendent à l'hypothèse du parfait rébus. Certaines chansons agrandissent la pièce où elles sont diffusées et réinventent une alternative sentimentale au quark ou au trou noir. Techniquement et vocalement, c'est complexe, d'où le nombre somme toute modeste de reprises du diamant Bridge Over Troubled Water. Une trentaine en disques et quelques éclairs: la vision légèrement accélérée de Presley est remarquable. Il tutoie le fond gospel original, Simon s'étant partiellement inspiré d'une ligne biblique de The Swan Sivertones, " I'll be your bridge over deep water if you trust in me". Hormis celle, crépusculaire, de Johnny Cash en 2002, les tentatives les plus consistantes sont le fait d'artistes noirs: Aretha Franklin, Roberta Flack, The Jackson 5, Stevie Wonder se pourlèchent de la truffe originale. Paul Simon n'attend pas de collaborer avec des musiciens sud-africains et brésiliens dans les années 80 pour s'inspirer des musiques black: en 1972, il enregistre Mother And Child Reunion, l'un des tout premiers reggae jamais bookés par un Blanc. Comme toujours, il va là où se récolte le minerai premier: en Jamaïque, où il travaille avec le backing band de Jimmy Cliff. Le morceau essaimera bien plus tard en passant dans les B.O. des Sopranos ou des Simpsons... Simon est kaléidoscopique sans jamais diluer son identité: qu'il soit dans le swing zoulou, la batucada de Salvador de Bahia ( The Rhythm Of The Saints en 1990), le néo-classique, la pop ou le bluegrass du nouveau disque, sa voix et sa guitare impriment la matière de façon indélébile. Comme sa production, fureteuse et caméléonesque, toujours pressée de nouvelles harmonies. Il a retenu la magistrale leçon d'ouverture de Roy Halee rencontré sur le 4e album de Simon & Garfunkel, Bookends, paru en 1968: Halee portait le folk des débuts jusqu'aux vibrations néo-classiques d'un americana grandiose. Comme les chansons des Beatles, les £uvres de Simon, d'abord associées aux sixties, traversent modes et genres, tempéraments et revisitations, adaptations branlantes et covers détournées. Même Kurt Cobain s'est escrimé sur Mrs Robinson quand il était au lycée. Simon -alors avec Garfunkel- influence d'emblée ses contemporains: The Hollies, The Seekers et puis Dylan et A. Franklin reprennent les titres à leur sortie, quasi en temps réel. Un peu comme si, aujourd'hui, The National interprétait en disque un récent titre d'Arcade Fire... Quarante ans plus tard, la liste frôle l'interminable: citons Tori Amos et John Frusciante ( For Emily, Wherever I May Find Her), Conor Oberst ( Kodachrome), Angie Stone ( The 59th Street Bridge Song), Brad Mehldau ( Still Crazy After All These Years), Spoon ( Peace Like A River), Hot Chip et Dan Rossen de Grizzly Bear ( Graceland), Emiliana Torrini ( Sound Of Silence), Tahiti 80 ( Cecilia), sans oublier les tubes réalisés par The Bangles avec A Hazy Shade Of Winter en 1987 et la soyeuse version d' Only Living Boy In New York délivrée en 1993 par Everything But The Girl. Tout cela dépasse évidemment le cadre pop, embrasse toutes les cultures -de la France à la Chine-, noyaute des dizaines de films et d'innombrables pubs, franchissant parfois allègrement le stade 10 de l'échelle de Richter du mauvais goût sismique. A d'autres moments, l'influence simonesque kidnappe littéralement la musique contemporaine: le premier album éponyme de Vampire Weekend, paru en 2008, embrasse le fantôme de Paul Simon période Graceland, frôlant même sur le titre Cape Cod Kwassa Kwassa le mimétisme absolu. Alors, la bonhommie physique de Simon et son manque total de star-attitude trompent sur sa nature profonde. Ce mec n'est pas seulement un génie mélodique: c'est un aventurier sonore. Et l'approche de la septantaine -en octobre- ne devrait pas gâcher l'affaire. (1) LIRE LA SEMAINE PROCHAINE PAUL SIMON EST EN CONCERT LE 5 JUILLET À FOREST-NATIONAL,WWW.FORESTNATIONAL.BE A ÉCOUTER, LA REMARQUABLE RÉÉDITION EN 2 CD/UN DVD DE BRIDGE OVER TROUBLED WATER CHEZ SONY MUSIC TEXTE PHILIPPE CORNET