Blue Silence
...

Blue Silence De Bülent Öztürk. Avec Teoman Kumbaracibasi, Roda Canioglu, Korkmaz Arslan. 1 h 33. Sortie: 01/11. 7 Il s'était signalé sur la scène internationale il y a quatre ans en remportant le prix du meilleur court métrage européen à la Mostra de Venise avec Houses with Small Windows, récit mutique, à l'os, d'un crime d'honneur inscrit dans la campagne kurde du sud-est de la Turquie. À 42 ans, Bülent Öztürk, cinéaste belgo-kurde basé à Anvers et formé en arts audiovisuels au Rits à Bruxelles, par ailleurs auteur de deux documentaires, s'attaque pour la première fois au long métrage de fiction avec Blue Silence, drame désenchanté épousant les tourments d'un homme au regard vide, Hakan, qui vient de passer plusieurs années en hôpital psychiatrique à Istanbul. Ancien soldat atteint d'un trouble de stress post-traumatique ayant sévi en agent infiltré dans le conflit kurde en Turquie au coeur des années 90, il remonte lentement la pente sous le regard bienveillant de son infirmière, Ayla, avant d'être déclaré suffisamment stable pour réintégrer la société. Toujours hanté par les fantômes d'un passé dont il porte les stigmates, il erre dans la ville et tente de briser les chaînes de sa prison de solitude en renouant avec des noms et des visages connus, points de départ d'une série de confrontations agissant comme autant de stations cinglantes d'un long chemin de croix: son ex-femme qui l'évite; sa fille, Melis, qui le fuit; Ayla, qui, découvrant l'horreur de ses exactions militaires, s'en détourne; son ancien camarade de l'armée, Sinan, qui semble l'avoir abandonné... Et la flamme vacillante de l'espoir d'étouffer sous l'éteignoir funeste de l'irréparable. Très plombée mais aussi très ample dans sa mise en scène, très solennelle mais aussi très pudique, cette production Minds Meet, réalisée avec le soutien du Vlaams Audiovisueel Fonds, investit l'univers mental de son protagoniste, homme brisé en quête d'inaccessible apaisement, avec l'élégance tragique d'une complainte lancinante, sève hypnotique d'un film en trois actes qui aurait pu n'être qu'une classique remontée vers la lumière mais ose a contrario la plongée glaçante, radicale, vers les ténèbres -ce final choc qui laisse complètement K.O. Parce que la vie après la guerre n'est pas un conte de fées. Maître d'oeuvre à la vision très sûre, Öztürk, qui a lui-même quitté la Turquie comme réfugié politique au mitan des années 90, semble déjà avoir en main toutes les clés d'une grammaire cinématographique exigeante et ambitieuse, ouverte sur tous les possibles. Le Festival International du Film d'Istanbul ne s'y est d'ailleurs récemment pas trompé, qui a par trois fois récompensé cet admirable coup d'essai. Le silence est d'or. NICOLAS CLÉMENT