" Leur exclusion est un puissant mécanisme de défense de l'ordre patriarcal", écrivait en août le Courrier international. Au Ghana, 350 femmes accusées de sorcellerie vivaient encore l'été dernier dans des camps malgré la volonté gouvernementale de les démanteler. Elles habitent dans des huttes en chaux sans lit ni électricité et ne sortent jamais de ces villages de peur du lynchage. Des prisons à ciel ouvert pour les unes, des refuges pour les autres. Si elles refusent l'enfermement, ces femmes, souvent des veuves isolées sans enfants qui n'ont pas les moyens de subvenir seules à leurs...

" Leur exclusion est un puissant mécanisme de défense de l'ordre patriarcal", écrivait en août le Courrier international. Au Ghana, 350 femmes accusées de sorcellerie vivaient encore l'été dernier dans des camps malgré la volonté gouvernementale de les démanteler. Elles habitent dans des huttes en chaux sans lit ni électricité et ne sortent jamais de ces villages de peur du lynchage. Des prisons à ciel ouvert pour les unes, des refuges pour les autres. Si elles refusent l'enfermement, ces femmes, souvent des veuves isolées sans enfants qui n'ont pas les moyens de subvenir seules à leurs besoins, risquent la mutilation, la lapidation et la mort dans des régions où les superstitions et les croyances sont terriblement ancrées. Et un mort dans l'entourage ou le fait de ne pas avoir enfanté un garçon suffit à les exclure de la société. Grands explorateurs de la musique, adeptes du field recording, l'auteur et producteur Ian Brennan (il a travaillé avec Tinariwen, Flea, Jovanotti ou encore Jonathan Richman) et la réalisatrice, écrivaine et photographe italo-rwandaise Marilena Delli Umuhoza sont un peu les John et Alan Lomax d'aujourd'hui. Prêts à aller enregistrer dans les communautés les plus singulières, convaincus que la musique est partout et qu'elle gagne en intérêt dans les univers qui nous sont les moins familiers. Brennan et Umuhoza avaient déjà documenté la musique de prisonniers haute sécurité au Malawi ( I Have No Everything Here), de survivants au génocide rwandais ( Rwanda'Mama), de SDF à Oakland ( Not a Homeless Person, Just a Person Without a Home), de vétérans de la guerre du Viêtnam (Hanoi Masters) et de réfugiés de guerre du Yemen ( Why [the War]?) ou encore d'albinos en Tanzanie ( White African Power). I've Forgotten Now Who I Used to Be capture donc cette fois les chants hantés de femmes sans défense qui effraient l'Afrique. En 35 minutes et 20 morceaux qui ne durent parfois qu'une quarantaine de secondes, ce disque est un extraordinaire et vibrant voyage dans l'inconnu. Vous y entendrez le désespoir solitaire et des incantations communautaires, des a cappella et des instrumentaux. Des boîtes de conserve, des branches d'arbre et des gazouillis d'oiseaux. Vous ne verrez jamais ces chanteuses à Couleur Café, Esperanzah ou l'Ancienne Belgique. Les noms des interprètes sont tenus secrets (elles ont demandé l'anonymat) et vous ne comprendrez pas non plus ce qu'elles racontent. Leurs dialectes régionaux sont peu parlés, même au Ghana. Mais ces chansons vous captiveront, feront peut-être couler des larmes et invitent en tout cas à une expédition sonore que vous n'êtes pas prêts d'oublier. Les titres en anglais particulièrement évocateurs des morceaux feront le reste: I Trusted My Family, They Betrayed Me, Abandoned (forced into a life of prostitution) ou encore Left to Live Like an Animal. Roots, splendide et déchirant.