DE SAM HAWKEN, ÉDITIONS BELFOND NOIR, TRADUIT DE L'AMÉRICAIN PAR MIREILLE VIGNOL, 395 PAGES.
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DE SAM HAWKEN, ÉDITIONS BELFOND NOIR, TRADUIT DE L'AMÉRICAIN PAR MIREILLE VIGNOL, 395 PAGES. Ciudad Juarez, Etat de Chihuahua. La sixième plus grande ville du Mexique est aussi celle qui compte le plus haut taux de meurtres par habitant: la majorité des 55 000 morts (!) causées par la guerre des narco-trafiquants, rien que sur ces cinq dernières années, se situe dans cette zone frontière avec les Etats-Unis. Mais surtout, depuis 1993, une vague d'assassinats de femmes, encore largement inexpliqués, s'est abattue sur la ville, avec des chiffres tout bonnement hallucinants: plus de 1650 cadavres ont été retrouvés, et plus de 2000 femmes sont toujours portées disparues. Un génocide de genre, qui a désormais son nom, à Juarez: des "féminicides" en mal de coupables et d'explications claires, tant la ville et le pays sont gangrénés par la corruption, la guerre des cartels et l'état latent de guerre civile. Bref, l'horreur la plus pure, sur-réelle, qui ne pouvait qu'attirer les auteurs de polars ou de thrillers, comme ce Sam Hawken. Tous pourtant, comme notre Texan, rechignent à s'attaquer de front à cet incroyable thème de roman noir très noir. Etrange polar que ces Disparues de Juarez. Celles-ci ne font réellement leur apparition qu'à la moitié du roman, lorsque le principal protagoniste, un boxeur ricain et héroïnomane... tombe dans le coma. Le vieux flic local Rafael Sevilla, lui-même père d'une jeune femme disparue, prend alors sa place. Et s'il s'agit évidemment de résoudre une disparition récente, celle d'un membre de l'association Mujeres sin voce, "Les femmes sans voix", l'auteur semble paradoxalement plus à l'aise avec la psyché et le passé de ses deux mâles protagonistes qu'avec le fond de son propos. On a certes droit aux séquences attendues -les trafiquants ultraviolents, les flics corrompus préférant les aveux sous torture plutôt que les vérités lourdes à chercher, la totale corruption du système mexicain- mais on ne fait qu'effleurer les dessous politiques et sociaux de cet enfer sur terre qu'est devenue Juarez. Une manière de contourner l'obstacle -trop énorme- que l'on retrouve dans tous les livres (nombreux) à traiter du sujet. Que ce soit sous la forme de polars ( Des os dans le désert de Sergio Rodriguez, La Frontière de Patrick Bard, Eclipse de lune de Rolo Diez) ou même de bande dessinée ( Juarez de Sergeef et Rouge, Luchadores de Peggy Adam). Seul le regretté Chilien Roberto Bolaño semble s'être rapproché des entrailles de Juarez, dans son énorme roman inachevé, 2666, et ce pourtant, par le biais de la fiction -sa ville-cauchemar se nommait Santa Teresa, mais personne n'était dupe. En réalité, les disparues de Juarez attendent encore leur grand roman, et leur grand romancier. Si Paco Ignacio Taibo II nous entend, il serait temps qu'il s'y mette. OLIVIER VAN VAERENBERGH