J'ai croisé Léa Seydoux sans le savoir un jour de janvier 2011, sur un réseau social que je ne fréquente plus. Je dois avouer que je n'avais guère fait attention à elle auparavant, elle joue un cinéma par moi peu pratiqué. Sujet d'une photo magnifique accrochée à un mur virtuel, elle puait le sensuel, le cheveu long et teint, en minishort et mules à talons hauts, clope à la main, une guitare entre ses cuisses gainées de résilles. Les ombres et sa pose, assise sur un canapé, le dos droit, visage relevé vers la lumière, étiraient sa silhouette qui n'était pas sans rappeler alors celles de ces brunes fatales sur lesquelles les films noirs d'autrefois adoraient s'attarder. En version rock, irréelle et sans nom, indéterminée. Risquée.
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J'ai croisé Léa Seydoux sans le savoir un jour de janvier 2011, sur un réseau social que je ne fréquente plus. Je dois avouer que je n'avais guère fait attention à elle auparavant, elle joue un cinéma par moi peu pratiqué. Sujet d'une photo magnifique accrochée à un mur virtuel, elle puait le sensuel, le cheveu long et teint, en minishort et mules à talons hauts, clope à la main, une guitare entre ses cuisses gainées de résilles. Les ombres et sa pose, assise sur un canapé, le dos droit, visage relevé vers la lumière, étiraient sa silhouette qui n'était pas sans rappeler alors celles de ces brunes fatales sur lesquelles les films noirs d'autrefois adoraient s'attarder. En version rock, irréelle et sans nom, indéterminée. Risquée. Même si j'ai depuis identifié la fille de ce cliché pris par Ellen von Unwerth pour le Vogue italien, l'impression reste. Et sa filmographie n'aide guère à la dissiper. Léa Seydoux semble se délecter de ces personnages qui mordent le trait, étrangers à leur milieu et aux univers où ils évoluent, dont le passé est embrumé et l'avenir flou. Ainsi la taiseuse Prudence, incarnée pour Rebecca Zlotowski dans Belle Epine, est en rupture d'une famille marquée par le deuil et cherche à se fondre dans une bande de quasi-marginaux épris de sensations fortes et de vitesse. En vain, elle finit mise au ban de l'un et l'autre clan, celui du sang et celui de substitution, nulle part, personne. Un des plus beaux plans du film -pour ceux qui ont un jour aimé la moto et en moto, portés par les vibrations d'un gros mono ou d'un bi- ne se trouve-t-il d'ailleurs pas dans cette séquence nocturne où, calée derrière le "Gérard" de Michaël Abiteboul, elle se dissout avec lui dans le contrejour tungstène d'un éclairage public, pour ne plus former qu'un tout aux contours romantiques et incertains, indéterminés? Le schéma se répète dans Les Adieux à la reine et ce Journal d'une femme de chambre bientôt sur nos écrans (lire page 22), films dans lesquels, encore à la frontière des mondes -ici les classes sociales- plus tout à fait domestique, elle cherche à s'élever au rang des nobles pour le premier et des bourgeois pour le second. Tout en les vomissant. Et que ne pourrait-on raconter sur cette Emma mise en scène par Abdellatif Kechiche? Chaque fois revient ce parti pris d'endosser le costume de celle qui risque de se perdre -et souvent de perdre ses proches à l'écran en semant le chaos autour d'elle. Sur le fil, toujours. Ce fil, cette ligne rouge, passe par une sexualité instrumentalisée aux dépens de ses personnages ou malgré eux. On pense encore, évidemment, à ce Journal de Jacquot ou à La vie d'Adèle, mais aussi à sa Karole dans Grand Central, à nouveau pour Zlotowski, et même à son anecdotique interprétation d'Isabelle d'Angoulême, compagne de plumard du Prince Jean, dans un très oubliable Robin des Bois millésime 2010. Et son rôle dans Spectre, le prochain James Bond, vingt-quatrième long-métrage d'une série peu connue pour être asexuée, s'il n'est pas présenté comme celui d'une séduisante méchante ou d'une jolie potiche, ne manquera sans doute pas de sensualité. Elle lui colle à la peau, cette sensualité, à Léa, elle lui colle au propos, elle qui, dans certaines interviews, se dit pourtant timide puis s'amuse à balayer, de ce petit sourire auquel l'enfance s'accroche, l'aigue-marine de son regard par en dessous, toutes les questions relevant son omniprésente nudité à l'image. Avant d'enchaîner sur son admiration pour l'attraction magnétique et ravageuse exercée par une Bardot jeune ou un Delon période Guépard. Dans la chanson Femme fatale, inspirée par Edie Sedgwick, tragique icône de la Factory, Lou Reed écrit: "She's going to smile to make you frown, what a clown" (elle va sourire pour te contrarier, quel clown). C'est un peu ça Léa, à longueur de films, entretiens et photos, une insaisissable irrésolue, avec ses moues mi-espiègles, mi-hautaines, mettant au défi partenaires, interlocuteurs et spectateurs de la suivre sur les chemins périlleux qu'elle choisit d'emprunter. La rengaine du Velvet qui va si bien à la brune rock irréelle de 2011 débute par ces mots: "Here she comes, you better watch your step" (elle arrive, fais attention à toi). Je ne suis pas sûr d'avoir très envie de la croiser pour de vrai à présent que je la connais (un tout petit peu) mieux. Léa, c'est le genre de fille dangereuse capable de te dire "tu me manques" dans un souffle et de t'oublier à la seconde où, en retour, c'est à toi qu'elle commence à manquer. UN TEXTE INSPIRÉ PAR L'ACTRICE, À L'AFFICHE DE JOURNAL D'UNE FEMME DE CHAMBRE, LE NOUVEAU FILM DE BENOÎT JACQUOT. TEXTE DOA, ILLUSTRATION Stéphane Oiry