Une bande de types en cirés jaunes avec des casques de protection rouge pétant. Autour d'eux, des perceuses, visseuses et autres instruments de rue prêts à ponctionner le béton. L'équipe de Sibelgaz? Non, le groupe de Tom Zé sur la scène du Beurschouwburg au milieu des années 90 pour son premier concert belge. " Quand j'étudiais à l'Université de Bahia, je m'étais construit une sorte de sound system géant qui comprenait un mixeur, une radio, des tuyaux, une machine à écrire, une ponceuse, des bandes enregistrées, des claviers et des haut-parleurs. " Rencontrer Tom Zé, c'est accepter de dénoyauter toutes les conventions, éprouver le frisson des dissonances et des polytonalités, mais aussi l'incroyable sensualité d'une musique exaltant les minerais brésiliens que sont la bossa nova, le forro ou la samba. Si Zé a pu être comparé à Captain Beefheart ou Zappa, s'il utilise les artefacts de la vie industrielle, le résultat reste d'une extraordinaire douceur tropicale, hypnotique et balancée, cajoleuse malgré des textes pimentés, engagés et métaphoriques. C'est la case de l'oncle Tom, hériti...

Une bande de types en cirés jaunes avec des casques de protection rouge pétant. Autour d'eux, des perceuses, visseuses et autres instruments de rue prêts à ponctionner le béton. L'équipe de Sibelgaz? Non, le groupe de Tom Zé sur la scène du Beurschouwburg au milieu des années 90 pour son premier concert belge. " Quand j'étudiais à l'Université de Bahia, je m'étais construit une sorte de sound system géant qui comprenait un mixeur, une radio, des tuyaux, une machine à écrire, une ponceuse, des bandes enregistrées, des claviers et des haut-parleurs. " Rencontrer Tom Zé, c'est accepter de dénoyauter toutes les conventions, éprouver le frisson des dissonances et des polytonalités, mais aussi l'incroyable sensualité d'une musique exaltant les minerais brésiliens que sont la bossa nova, le forro ou la samba. Si Zé a pu être comparé à Captain Beefheart ou Zappa, s'il utilise les artefacts de la vie industrielle, le résultat reste d'une extraordinaire douceur tropicale, hypnotique et balancée, cajoleuse malgré des textes pimentés, engagés et métaphoriques. C'est la case de l'oncle Tom, héritière de l'esclavage et de l'urbanisme forcé de son pays continent, pas celle d'Einstürden Neubauten ou des hoquets couinants de la "musique concrète". Avec Leonard Cohen, Tom Zé est l'artiste le plus charmant qu'on ait croisé, d'une gentillesse déconcertante et d'une faim inextinguible pour les mélanges. Il est né en 1936 à Irara, ville provinciale de l'Etat de Bahia. La musique débarquée via la guitare d'un copain -vieux refrain- prend d'emblée un tour biographique: Tom est inspiré par les paysans qui défilent dans le commerce familial où l'on vend du textile. Ses oncles, communistes, lui font découvrir l'opéra, Brahms et Beethoven. Zé rumine sur la dureté du travail des "peons" du Sertao quand il voit, une après-midi de 1956, Rock Around The Clock au cinéma: " Cela m'a montré que Copernic avait raison contre Ptolémée, musicalement parlant, le film et le rock signifiaient que la terre était en roue libre et nageait dans l'espace!" Plus tard, à Salvador de Bahia, il rejoint une bande informelle d'amis musiciens comptant entre autres Caetano Veloso, Gilberto Gil, Gal Costa et Os Mutantes. Pour résister à la pression des militaires -au pouvoir depuis le coup d'Etat de 19641-, Zé et les autres mixent le psychédélisme rock en vigueur, les rythmes royaux de Jackson do Pandeiro, et une forme de dérision sociale qui rappelle le dadaïsme européen. Le tropicalisme naît avec Tropicalia: ou Panis et Circencis. L'album sort en 1968 alors que tout le monde s'est installé à São Paulo, mégalopole déjà au bord de la crise de nerfs urbaine. Il s'agit d'une déclaration d'amour au Brésil et d'un insolent pied de nez aux militaires qui ne laissent pas faire très longtemps. Veloso et Gil sont emprisonnés 2 mois puis expulsés vers la Grande-Bretagne où ils vivront jusqu'en 1972. Zé, qui a travaillé comme directeur musical pour le Centre Populaire de la Culture de Bahia sous obédience communiste -même s'il revendique " n'avoir eu aucun lien avec le parti"- est arrêté à 2 reprises par la police politique, puis relâché. Il sort 5 disques solo entre 1968 et 1976 mais disparaît peu à peu du radar public pour expérimenter et se contenter d'apparitions dans les cercles estudiantins et intellectuels. Toujours résident de São Paulo en 2011, Zé jette aujourd'hui un regard, toujours imagé, sur sa période tropicaliste: "Caetano Veloso désirait un collectif, un mouvement de groupe, et avait demandé à chacun d'entre nous d'écrire des chansons pour ou Panis et Circensis. Le temps ressemble à un pur-sang qui, non seulement, court dans tous les sens mais saute les haies et donne des coups de pieds dans toutes les directions. C'était une époque de grand enthousiasme, dans une vie qui semblait avoir 7 bouches (allusion au nombre de partenaires impliqués dans le mouvement, ndlr). J'ai fait un disque, Grande liquidaçao (grosses soldes, ndlr), qui parlait de cette période où São Paulo quittait ses airs de provincialisme pour entrer dans la modernité des cartes de crédit, découvrant la prostitution, le langage de la télévision, la théorie quantique, la sémiotique de Charles Sanders Peirce et la poésie concrète d'Augusto de Campos. " Si au début des années 90, Tom Zé sort de son destin de marginal tropical, il le doit à David Byrne, tombé follement amoureux de sa musique. Le Talking Heads en chef crée le label Luaka Bop: avant d'y signer la Péruvienne Susana Baca et les Afro-Belges Zap Mama, il y accueille le meilleur de la production brésilienne, remettant au goût du jour Os Mutantes, partenaires de Zé chez les tropicalistes, et bien sûr Tom, dont un Best Of sort en 1990. Cinq autres albums de Zé chez Byrne suivront jusqu'au Estudando A Bossa paru en 2010 malgré moult péripéties de distribution. Aujourd'hui, l'influence de Zé sur certains groupes rock modernes est prégnante, mais il refuse que ses singularités n'apparaissent que comme des caprices cosmétiques: " Lorsque j'ai fait des instruments avec des aspirateurs, des machines à écrire ou des scies, ce n'était pas pour épater le bourgeois", expliquait l'artiste en 1995. C'était sans idée de provocation mais pour construire une nouvelle grammaire, une autre syntaxe de langage. " Aujourd'hui, il rajoute: " Mon but n'est pas la musique, mais bel et bien une forme de rébellion"...(1) ILS Y RESTERONT JUSQU'EN 1984... EN CONCERT EN COMPAGNIE D'AUTRES ARTISTES BELGES ET BRÉSILIENS LORS DU BRAZILIAN UNDERGROUND LE 27/10 AU VOORUIT DE GAND (WWW.VOORUIT.BE) ET SOUS SON NOM, LE 5/11 AU THÉÂTRE 140 À BRUXELLES (WWW.THEATRE140.BE) RENCONTRE PHILIPPE CORNET