Barbe sans fin de patriarche blanchi, cheveux christiques de la même fibre testamentaire, yeux clos de non-voyant et puis ces deux mains anciennes qui donnent la parole aux percussions. Comme un très vieux coeur qui monterait du ventre de la musique, le grondement sans âge s'imagine autant sur un track de trance que dans un morceau congelé de La Monte Young. Moondog est à un mètre de nous. Pas dans ce coin de Manhattan où il a ses habitudes en rue, fringué comme un conquérant viking -on y viendra-, mais au studio ixellois de l'ICP, à cinq minutes de Flagey. On est à la fin des années 80 et toutes les rencontres semblent rendues possibles par une industrie discographique qui plie sous le pognon. Si le septuagénaire assis sur le parquet clinquant est là, c'est parce que Stephan Eicher l'a voulu. Ensemble dans cette session bruxelloise, ils créent un morceau baptisé Guggisberglied qui paraîtra quelque temps plus tard, en 1989, sur l'album du Suisse, My Place. On y entend différents courants sonores, autant marins que montagneux, et là encore, une musique qui pourrait bien revenir d'un madrigal de la Renaissance comme d'un folk des alpages. Hé, ce n'est pas parce qu'il ressemble à Mathusalem que Moondog n'aime pas défier le temps, en changer les échéances, en inverser les cartes. C'est peut-être pour cela qu'il a composé des symphonies, en autodidacte, copiné avec Philip Glass et les acteurs du sériel-minimalisme, étant repris par Janis Joplin, Kronos Quartet, Pink Martini, Antony And The Johnsons et même la BO de The Big Lebowski... Décryptage d'un mini-mythe poilu.
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Barbe sans fin de patriarche blanchi, cheveux christiques de la même fibre testamentaire, yeux clos de non-voyant et puis ces deux mains anciennes qui donnent la parole aux percussions. Comme un très vieux coeur qui monterait du ventre de la musique, le grondement sans âge s'imagine autant sur un track de trance que dans un morceau congelé de La Monte Young. Moondog est à un mètre de nous. Pas dans ce coin de Manhattan où il a ses habitudes en rue, fringué comme un conquérant viking -on y viendra-, mais au studio ixellois de l'ICP, à cinq minutes de Flagey. On est à la fin des années 80 et toutes les rencontres semblent rendues possibles par une industrie discographique qui plie sous le pognon. Si le septuagénaire assis sur le parquet clinquant est là, c'est parce que Stephan Eicher l'a voulu. Ensemble dans cette session bruxelloise, ils créent un morceau baptisé Guggisberglied qui paraîtra quelque temps plus tard, en 1989, sur l'album du Suisse, My Place. On y entend différents courants sonores, autant marins que montagneux, et là encore, une musique qui pourrait bien revenir d'un madrigal de la Renaissance comme d'un folk des alpages. Hé, ce n'est pas parce qu'il ressemble à Mathusalem que Moondog n'aime pas défier le temps, en changer les échéances, en inverser les cartes. C'est peut-être pour cela qu'il a composé des symphonies, en autodidacte, copiné avec Philip Glass et les acteurs du sériel-minimalisme, étant repris par Janis Joplin, Kronos Quartet, Pink Martini, Antony And The Johnsons et même la BO de The Big Lebowski... Décryptage d'un mini-mythe poilu. Il est né dans un endroit qui ne se prête pas d'emblée à la modernité: Marysville, Kansas. Douze kilomètres carrés, 3000 habitants, et sujet d'une amnésie instantanée si le bled n'était placé sur la ligne de l'Union Pacific Railroad. Louis Thomas est élevé au chant des sirènes de trains, des poussières de tornades et des prêches d'une famille épiscopalienne, branche anglicane qui se réclame à la fois du protestantisme et du catholicisme. Déjà le goût de la dualité et de l'ambient: dans sa future discographie, Moondog balancera souvent des sons attrapés au hasard des villes et des dérives, comme ceux de chiens passants, du trafic ou de l'océan (1). Dans une interview donnée une année avant sa mort, en 1998, Moondog posait le cadre: "Mes parents étaient tous deux missionnaires, et j'absorbais tout ce qu'ils pouvaient dire en matière de religion. Je n'ai rien connu d'autre jusqu'à la fin de mon adolescence. Ma soeur a commencé à me lire les philosophes et cela a contribué à miner ma croyance dans la chrétienté. Les penseurs grecs et Pythagore ont eu une forte influence sur moi, tout comme Shakespeare et Newton. J'ai fini par laisser tomber toute idée de religion. (2)"Une autre rencontre dessine le gamin qui, entretemps, a déménagé dans le désertique Wyoming, huit fois la Belgique pour un demi-million d'habitants. Il accompagne son père à une danse du soleil de la tribu Arapaho et là, on lui met en mains un tambour en peau de bison. Moment d'épiphanie, d'incarnation dans le monde: cette petite percussion, dans ce contexte qui brode aussi l'histoire ancestrale de l'Amérique du Nord, donne à Hardin son premier GPS émotionnel. Il apprend le rythme dans un lycée du Missouri et, à 16 ans, connaît la deuxième déflagration de son existence, plus physique. Un bâton de dynamite, abandonné par des ouvriers des chemins de fer, lui explose au visage. Ses yeux fermés pour toujours l'obligent à une autre marginalité: l'apprentissage dans des écoles pour aveugles, comme l'Iowa School For The Blind. Ses séjours dans ces vastes plaines, loin de la flamboyance bipolaire de New York et Los Angeles, lui creusent un goût pour l'espace fantasmé, malgré ou à cause de sa non-voyance forcée. L'Arkansas puis le Tennessee -où il étudie quelques théories musicales en braille- façonnent un profil nomade qui mute brusquement à son arrivée à New York en 1943. Il a 27 ans et ne ressemble déjà à personne. On parle quand même d'un mec aux gènes polymorphes qui, par exemple, enregistre avec la star hollywoodienne Julie Andrews des comptines pour enfants: sur leur collaboration de 1957, Songs of Sense And Nonsense, on croise le lièvre zinzin de Lewis Carroll égaré dans la cour des grands humanoïdes. Toujours personnalisé par le tam-tam de Moondog, véritable sequencer humain. Comme un type en moufles qui s'exciterait avec précision sur des peaux de bébés phoques. Bizarre mais pas seulement. "J'arrive à New York en novembre 1943 et le jour suivant, je me rends à la diffusion radio du dimanche au Carnegie Hall (...). Par hasard, au premier rang, j'applaudis à la première captation en Amérique du Nord des débuts de Leonard Bernstein (célébrissime chef d'orchestre américain, compositeur de West Side Story, ndlr). Je lui ai ensuite parlé et on est devenus amis. (3)" Au fur et à mesure de son séjour new-yorkais, Moondog (qui prend ce nom en 1947 pour honorer un cabot hurlant volontiers à la lune) va à la fois vivre une partie de sa vie à même la rue de Manhattan, littéralement, et séduire par sa musique l'intelligentsia et l'avant-garde artistique. Le look viking arrive face aux étiquettes foklos que son physique biblique semble susciter. "Lorsque j'assistais aux répétitions du Philharmonique de New York, on me décrivait sans cesse comme ayant "le visage du Christ" ou alors j'étais comparé à un moine. J'en ai eu marre de tout cela et j'ai décidé de faire quelque chose de non-chrétien pour briser cette apparence." Ce sera la cape mode drakkar et le casque à cornes de viking, conquérant scandinave adepte du paganisme. Pendant pratiquement un quart de siècle, de la fin des années 40 à 1972, notre Ray Charles des fjords passe ses journées à l'angle de la 6e avenue et de la 53e rue, à jouer de la musique ou à vendre ses poèmes. Souvent, il s'efforce de ne rien faire, forte présence minérale figée au milieu de l'hystérie naturelle du mouvement new-yorkais. Parallèlement, il compose un large répertoire musical, unique par son éclectisme, ses modes opératoires et ses humeurs. Comme le splendide Moondog de 1969 où il enregistre mini-symphonies, canon, swing et chaconne à sa manière, souple et plurielle. Toujours dans une forme de dialectique inattendue: le Moondog qui attaque en justice en 1954 le célèbre DJ Alan Freed pour lui avoir emprunté son pseudo (The Moondog Rock And Roll Matinee)est le même compositeur, repris une décennie plus tard, en 1967, par Janis Joplin en blues-rock déchiré via All Is Loneliness. Si un auteur peut susciter une telle lecture polyphonique, voire "cosmique" de son oeuvre, c'est aussi un signe de force intemporelle. Pour essayer de comprendre la large superficie musicale couverte par Moondog, on peut écouter The German Years 1977-1999 (4). Il est composé d'un live de 1999 (bouclé à Arles quelques semaines avant sa mort) et, surtout, d'enregistrements orchestrés d'Allemagne où Moondog vivra pendant plus de deux décennies, notamment à Munster, ville moyenne à 150 kilomètres au nord de Cologne. A distance de l'Amérique natale qui, d'ailleurs, ne comprend pas trop qui est ce mec, à la fois admiré par Frank Zappa et Charlie Parker, light et mercurial, très vieux et sans âge. Dans le disque en question, l'autodidacte forcené apparaît comme un musicien intuitif et juste, quels que soient les styles pratiqués. Et ils sont nombreux: contrepoint classique, chorale chaude à l'anglo-saxonne, psychédélisme doux, folk terrien, pop lumineuse, vision baroque. Avec, toujours, un sens du rythme tribal -venu du choc amérindien de l'enfance- une option ludique et un caractère transgenre affirmé. Parfois, cela fait penser aux formidables chansons hypnotiques que Brian Eno écrira dans les années 70 à l'époque de Before And After Science, souvent on sent l'héritage épuré d'une qualité musicale supérieure, celle des compositeurs que Moondog admire: Bach, Beethoven, Brahms. Le tout surprend par une fluidité qui contraste avec l'image de sage de la montagne. Alors, bientôt aux Halles de Schaerbeek, huit jeunes musiciens, groupés dans Le Cabaret Contemporain, iront piocher dans les oeuvres du vieux faux viking d'Amérique une vérité de musique sans peur, joviale et conquérante. Par définition, indémodable. (1) CF. LE DOUBLE CD COMPILATION MORE MOONDOG/THE STORY OF MOONDOG, 1991 ACE RECORDS. (2) ET (3) WWW.FURIOUS.COM/PERFECT/MOONDOG.HTML (4) ROOF MUSIC, 2004. - LE CABARET CONTEMPORAIN - HOMMAGE À MOONDOG, LE 3 MARS AUX HALLES DE SCHAERBEEK, WWW.HALLES.BE TEXTE Philippe Cornet