Les fantômes aussi ont leur histoire. Pour commencer, ils n'ont pas toujours existé. Et puis, lorsqu'il se sont mis à infester les lieux hantés de l'imaginaire occidental, ils ont connu d'innombrables métamorphoses. Parmi les plus inattendues, il faut compter celles qu'a imaginées la modernité européenne, pourtant toute entière illuminée par les soleils douteux du rationalisme et du mécanisme. Au XVIe siècle (celui de Descartes et de Newton), bien loin de déserter la scène, les fantômes se sont multipliés, surtout là où ils n'avaient jusqu'alors pas l'habitude de traîner. Des champs de bataille aux cours royales, des théâtres aux tribunaux, des laboratoires scientifiques aux cabinets des philosophes, leurs apparitions se sont faites toujours plus nombreuses et toujours plus problématiques. Pour Caroline Callard, qui leur consacre un ouvrage fouillé, érudit et hanté, qui veut comprendre la modernité en tant que telle se doit d'accepter d'endosser le rôle de ghostbuster des archives -car c'est là qu'on trouvera les traces des spectres sans qui nous n'existerions même pas. Nous continuons à imaginer les fantômes comme des formes blanchâtres qui font peur aux enfants et amusent les techniciens des effets spéciaux. C'est oublier un peu vite que, du spectre des couleurs à celui du communisme, c'est toute notre culture qui s'est construite sur l'insistance des fantômes à revenir.

De Caroline Callard, éditions Fayard, 384 pages.

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