Depuis 61 ans, les Cubains vivent une autre réalité à 150 kilomètres des côtes de Floride: un faux paradis tropical fait de dureté sociale, d'économie appauvrie après la chute du Mur et le retrait du soutien de l'URSS, de négation des droits de l'homme. Le tout couronné de plusieurs décennies d'embargo américain. L'île métissée -trois fois et demi la Belgique et quasi un même nombre d'habitants- reste néanmoins un foyer de talents remarquables en sport et en musique. L'âpre contexte joue sur les chansons, le non-dit, les métaphores musicales: quand on n'est pas libre,...

Depuis 61 ans, les Cubains vivent une autre réalité à 150 kilomètres des côtes de Floride: un faux paradis tropical fait de dureté sociale, d'économie appauvrie après la chute du Mur et le retrait du soutien de l'URSS, de négation des droits de l'homme. Le tout couronné de plusieurs décennies d'embargo américain. L'île métissée -trois fois et demi la Belgique et quasi un même nombre d'habitants- reste néanmoins un foyer de talents remarquables en sport et en musique. L'âpre contexte joue sur les chansons, le non-dit, les métaphores musicales: quand on n'est pas libre, on parle des Perfume de gardenias, comme sur la plage numéro 10 de cet album où Ferrer, mort en 2005, roucoule en fleuriste béat. Miracle phonétique de l'espagnol ou charme d'un double discours sur la liberté dans un pays qui ne l'autorise guère? Détourner les conventions, c'est aussi l'art de la satire et du double sens pratiqué dans Me Voy Pa' Sibanicu, spécialité de Santiago de Cuba, la ville près de laquelle Ferrer est né en 1927. Le résultat musical est aussi (faussement) désuet que formidablement entraînant. Dans un disque qui cumule les genres cubains que l'Occidental ne distinguera pas forcément: trova, bolero, guaracha ou son. Rythmes aux subtilités millimétrées, ils nourrissent des chansons qui s'entendent aussi dans le plaisir, sans forcément en avoir les codes précis. L'aventure résulte du débarquement sur l'île en 1996 du guitariste/producteur américain Ry Cooder et dans la foulée, de Wim Wenders venu documenter l'affaire. Cooder va alors ramener à la vie les ancêtres cubains comme Omara Portuondo, Compay Segundo ou Rubén Gonzáles. Et bien évidemment Ferrer, le seul artiste solo des trois albums bouclés par Ry dans la même foulée. Ibrahim a donc déjà près de 70 ans lorsqu'il se retrouve inclus dans l'aventure collective du premier album de Buena Vista Social Club, qui se vendra à huit millions d'exemplaires. Cooder recrute Ferrer alors que celui-ci s'est retiré de la musique depuis plusieurs décennies et gagne petitement sa vie en cirant des chaussures. C'est donc la fée nord-américaine, sympathisante de gauche (quand même), sauvant d'un triste destin la pépite vocale cubaine. Dans le doc de Wenders, il y a d'ailleurs cette scène où Ferrer se retrouve sur une avenue new-yorkaise à l'occasion d'une prestation au Carnegie Hall: hilare et simplement scié d'être là, plutôt que de s'occuper de pompes à La Havane. On est d'autant plus content pour lui que cette réédition, remastérisation et remixage de Buenos Hermanos est un énorme plaisir pour les oreilles. Par exemple dans Ojo Malvados et ses accords de guitare qui pleurent sans honte aucune, l'un des quatre inédits d'un album de dix-sept chansons qui est aussi une leçon d'apprentissage du bonheur et de la résistance musicale sur Terre.