Des films sur le cinéma, il s'en tourne toujours plus, à tel point que l'on pourrait presque parler de genre à part entière. Si la fiction y a surtout vu matière à des biopics plus ou moins inspirés, de The Life and Death of Peter Sellers de Stephen Hopkins au Pasolini d'Abel Ferrara, le documentaire a, pour sa part, trouvé là un terrain particulièrement fécond. Heart of Darkness: A Filmmaker's Apocalypse d'Eleanor Coppola (au coeur du tournage d'Apocalypse Now), Lost in la Mancha de Keith Fulton et Louis Pepe (sur le Don Quichotte avorté de Terry Gilliam), L'Enfer d'Henri-Georges Clouzot de Serge Bromberg et Ruxandra Medrea (l'histoire d'un autre projet échoué), The Go-Go Boys de Hilla Medalia (sur l'épopée des studios Cannon), Woody Allen: A Documentary de Robert Weide (un portrait intime du cinéaste), The Wolfpack de Crystal Moselle (autour d'une fratrie dont les films constituent la fenêtre sur le monde)...: il y a là les figures les plus diverses, le filon apparaissant virtuellement inépuisable.
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Des films sur le cinéma, il s'en tourne toujours plus, à tel point que l'on pourrait presque parler de genre à part entière. Si la fiction y a surtout vu matière à des biopics plus ou moins inspirés, de The Life and Death of Peter Sellers de Stephen Hopkins au Pasolini d'Abel Ferrara, le documentaire a, pour sa part, trouvé là un terrain particulièrement fécond. Heart of Darkness: A Filmmaker's Apocalypse d'Eleanor Coppola (au coeur du tournage d'Apocalypse Now), Lost in la Mancha de Keith Fulton et Louis Pepe (sur le Don Quichotte avorté de Terry Gilliam), L'Enfer d'Henri-Georges Clouzot de Serge Bromberg et Ruxandra Medrea (l'histoire d'un autre projet échoué), The Go-Go Boys de Hilla Medalia (sur l'épopée des studios Cannon), Woody Allen: A Documentary de Robert Weide (un portrait intime du cinéaste), The Wolfpack de Crystal Moselle (autour d'une fratrie dont les films constituent la fenêtre sur le monde)...: il y a là les figures les plus diverses, le filon apparaissant virtuellement inépuisable. Avec Jodorowsky's Dune, c'est sur un autre film maudit que se penche aujourd'hui Frank Pavich. A savoir la tentative d'adaptation par Alejandro Jodorowsky, en 1974, de Dune, le roman-phare de la science-fiction écrit une dizaine d'années plus tôt par Frank Herbert. A projet hors du commun -le cinéaste ambitionnait de "faire quelque chose de sacré, de libre, avec une vision unique. Je voulais ouvrir les esprits!"-, documentaire à l'avenant, et le film de Pavich va bien au-delà de la simple reconstitution du projet, pour cerner, au gré notamment d'une longue rencontre, quelque chose comme l'âme d'un artiste mu par une incroyable énergie créative, et se révéler, en définitive, singulièrement inspirant. "Quand on lit l'un de ces livres sur les 50 meilleurs films non tournés, il y en a toujours un qui semble plus intéressant que les autres. Et pour moi, cela a toujours été le Dune de Jodorowsky, explique le réalisateur new-yorkais. L'histoire de ce film est irrésistible: une fois qu'on la connaît un peu, on veut en savoir plus..." C'est peu dire en effet qu'il y a là tous les ingrédients d'une épopée "bigger than life". A commencer par la personnalité même de Jodorowsky, conteur d'exception au verbe volontiers grandiloquent, dont le génie visionnaire laisse filtrer une douce folie. S'y ajoute la portée, révolutionnaire, de l'entreprise, et la qualité de ceux qui y furent attachés, acteurs pressentis (Orson Welles, Salvador Dali ou Mick Jagger avaient été approchés) comme artistes et techniciens (Moebius, Dan O'Bannon, H.G. Giger, Chris Foss...), certains faisant là leurs premiers pas. S'il n'a jamais abouti, le Dune de Jodorowksy peut ainsi être considéré comme l'un des jalons essentiels du cinéma de science-fiction, qu'il a influencé à des titres divers, et dont il aurait d'ailleurs fort bien pu réécrire l'histoire, trois ans avant Star Wars. Jodorowsky n'est pas un inconnu quand Michel Seydoux lui propose, en 1974, de se lancer dans un nouveau projet, El Topo et Holy Mountain ayant établi sa réputation de cinéaste culte. Bénéficiant d'une entière liberté, le réalisateur chilien jette son dévolu sur Dune sans même l'avoir lu -"un ami m'avait dit que c'était fantastique, confie-t-il à Pavich, mais j'aurais aussi bien pu choisir Don Quichotte"; le début d'une aventure sans équivalent dans l'histoire du 7e art. Et pour cause: Jodo n'entend pas seulement tourner un film, il veut changer la face du cinéma et, pourquoi pas, du monde. Et de se mettre en quête de ceux qu'il appelle ses "guerriers spirituels", à commencer par Moebius avec qui il réalise la bible du film -un immense story-board que l'on rêve de voir un jour édité-, posant ainsi les bases de son univers. Découvrir la suite de l'épopée avec les mots et la ferveur intacte de Jodorowsky est un pur régal. Il y a là une somme indescriptible d'anecdotes plus abracadabrantes les unes que les autres, comme lorsqu'il se rend au studio Abbey Road, à Londres, pour proposer à Pink Floyd de faire la bande-son du film. Découvrant les musiciens attablés, en train d'engloutir des hamburgers, le réalisateur explose: "Je vous offre le film le plus important de l'histoire de l'humanité, et vous mangez des Big Mac? Je ne veux plus vous voir..." Interloqués, Waters et les autres s'arrêtent net, pour accepter la collaboration. Une histoire rocambolesque parmi d'autres, comme celle voulant que Dali exigeant d'être "l'acteur le mieux payé de Hollywood", Seydoux et Jodorowsky lui proposent un salaire à la minute utile... Jodorowsky's Dune n'est pas, pour autant, que le récit d'une équipée aussi fantasque qu'improbable. Si le film multiplie les scènes ahurissantes -comme celle où le réalisateur sort de sa poche une liasse de centaines d'euros tout en vilipendant le pouvoir de l'argent-, la passion de Jodorowsky est aussi éminemment communicative. Elle n'a d'ailleurs pas fini de nourrir ses collabo- rateurs qui, à 40 ans de distance, évoquent encore le projet avec un enthousiasme et une émotion palpables, quand bien même il échouera avec fracas -définitivement trop en avance sur son temps, Hollywood refusant d'apporter l'appoint financier (cinq millions de dollars de l'époque), l'excentricité du cinéaste, qui fanfaronne alors vouloir tourner un film de douze, voire vingt heures, n'aidant sans doute pas. Dune sera finalement réalisé par un autre, David Lynch en l'occurrence, dans un rare ratage. Sincère, Jodorowsky ne cache pas son contentement à la découverte de cet échec -"c'est une réaction humaine", sourit-il. Pour autant, de ce documentaire ne transpire nulle amertume, mais plutôt une exceptionnelle capacité à se réinventer, animé toujours par cette même fièvre créatrice qui l'a vu tourner, récemment, La Danse de la réalité, un film financé par... Michel Seydoux. Mieux même, longtemps resté à l'état de mythe, le Dune de Jodorowsky prend forme sous les yeux du spectateur le temps de quelques séquences animées par Syd Garon au départ des dessins de Jodo, Chris Foss et Moebius. Manière de faire d'un film-rêve un rêve de cinéma, dont l'on ne désespère pas qu'il se fraye un chemin jusqu'aux écrans belges... J.F. PL.