Le Rapport de Brodeck (tome 1)
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Le Rapport de Brodeck (tome 1) DE MANU LARCENET, D'APRÈS LE ROMAN DE PHILIPPE CLAUDEL, ÉDITIONS DARGAUD, 160 PAGES. 9 "Je m'appelle Brodeck et je n'y suis pour rien. Je tiens à le dire. Il faut que tout le monde le sache." Ainsi commençait Le Rapport de Brodeck, formidable roman de Philippe Claudel paru en 2007, où un rescapé de la déportation revient dans son petit village à la frontière allemande, où un événement -Der Ereignïes- a eu lieu: les habitants ont tué l'étranger, l'autre -Der Anderer- et chargent Brodeck, "seul innocent et pourtant dépositaire des pires secrets", d'en rédiger le récit. Un rapport qui, bien entendu, les disculpera... Cet incipit du Rapport de Brodeck, Manu Larcenet ne le fait pourtant apparaître qu'à la page 31 de son nouvel album, lequel n'a sans doute jamais autant mérité le nom de roman graphique. Un roman fidèlement adapté d'un autre, une première pour Larcenet, entièrement réalisé en noir et blanc, et qualitativement exceptionnel, jusque dans sa forme: un format à l'italienne glissé dans un fourreau, protégeant près de 200 planches dont chaque case est une merveille d'intensité, de violence rentrée et de non-dits parfaitement exprimés. On se demandait après son dernier Blast, déjà d'une violence et d'une virtuosité que l'on pensait à son paroxysme, dans quelle direction allait se diriger Larcenet, désormais très, très éloigné de ses débuts humoristiques et "gros nez". La lecture du Rapport de Brodeck l'a convaincu d'emblée qu'il n'avait pas encore fait le tour de ses propres démons: la sauvagerie des hommes et leur incompressible bestialité, le rejet de l'autre, qu'il soit étranger ou artiste, les déroutes morales, individuelles ou collectives... Il y avait tout dans ce Claudel pour parler à Manu, et donc lui faire pousser plus loin encore ses recherches formelles: ruptures de rythme, gueules cassées, rapport à la nature et surtout jeux d'atmosphère, en réalité premier personnage, omniprésent, humide et dense, de cette fable cauchemardesque et hors du temps, où Godot croise la Shoah. La manière graphique et narrative dont l'auteur traite les scènes de camp, éminemment difficiles, impressionne ainsi par son originalité, fidèle à l'esprit intemporel du roman: les bourreaux ne sont plus de "simples" SS, mais des monstres aux visages ravagés, tous identiques. Quant à l'Anderer, cet étranger et artiste lynché pour sa seule différence, il évoque bien sûr le physique de Larcenet, lequel se projetait déjà en tueur obèse dans Blast. Son Rapport de Brodeck s'impose comme l'un des albums majeurs de l'année, sans doute majeur tout court. Il n'a qu'un seul défaut, lié à sa réussite: une telle perfection formelle se révèle écrasante. Presque lourde. OLIVIER VAN VAERENBERGH