La Pire. Personne. Au monde.
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La Pire. Personne. Au monde. DE DOUGLAS COUPLAND, ÉDITIONS AU DIABLE VAUVERT, TRADUIT DE L'ANGLAIS (CANADA) PAR WALTER GIPP, 368 PAGES. 8 L'Anglais Raymond Gunt a beau tenter d'emblée de nous convaincre du contraire -"Cher lecteur. Comme vous, je pense être un citoyen convenable"- personne n'est dupe, pas même lui: Raymond est une grosse merde. Il ne s'aime pas -on le comprend- et déteste donc tout et tout le monde: son boulot, son appartement, son ex et son existence en général, avec une prédilection dans la détestation pour tout ce qui est politiquement incorrect de haïr: les homos, les SDF, les enfants, les handicapés, les obèses, les étrangers et surtout, surtout, les Américains. Et même lorsqu'il est envoyé à Hawaï puis à Kiribati en tant que caméraman sur une émission de téléréalité (qu'il abhorre, ça va de soi), Raymond a la haine -"Hawaï n'a rien d'une contrée de lutins merveilleux; il s'agit d'un Etat américain peuplé d'armes atomiques, d'indigènes qui ont survécu et de débiles incapables d'écrire leur foutu nom". Raymond est la haine, mais aussi la poisse, qu'il attire de manière inversement proportionnelle à ses capacités d'empathie. François Pignon, en pire: en moins de temps qu'il n'en faut à Coupland pour l'écrire, son héros qui ressemble de fait à la pire personne au monde après, peut-être, Hitler, Staline ou Laurent Louis, va se retrouver au centre d'un tourbillon d'emmerdes comme on en avait rarement lu -"Un peu comme le 11 septembre, mais en plus James Bond". Heureusement que ce sale type n'a pas oublié d'être drôle. Férocement drôle. On ne sait si Douglas Coupland s'est fait plaisir, mais en tout cas, il se lâche. L'auteur devenu culte avec Génération X, que l'on avait retrouvé l'année dernière pour un moins remarqué Génération Y renoue ici avec l'esprit burlesque de Toutes les familles sont psychotiques publié il y a dix ans. Soit une farce pur jus, écrite à l'encre de fiel, et qui lui permet de tout dire, surtout le pire, sur les sujets qu'il affectionne: dépendance aux médias, abêtissement généralisé, absence de valeurs morales, cauchemar du capitalisme, destruction de l'écosystème... Une farce aux frontières du grotesque -on frôle quand même ici la guerre nucléaire à cause d'un con!- qui cache, mal, l'érudition et le goût de la chose bien écrite de son auteur. Coupland s'est ainsi inspiré des "Biji" chinois pour l'écriture de ce roman aux allures de pamphlet, un genre littéraire voué aux anecdotes, citations, méditations aléatoires, spéculations, critiques "et tout ce que l'auteur juge bon de consigner". Son roman est donc truffé d'improbables et courts "Biji", qui vont de Mr. Bean -"Il peut être apprécié avec la même facilité par des enfants de trois ans ou des malades d'Alzheimer"- aux couverts fusionnant deux fonctions. Ses meilleures pages sont ainsi consacrées aux "spork", "knork" et autres "knoon" (on vous laisse chercher), symboles certes de notre décadence, mais aussi de sa drôlerie. OLIVIER VAN VAERENBERGH