La Vie sexuelle des soeurs siamoises
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La Vie sexuelle des soeurs siamoises de Irvine Welsh, éditions Au Diable Vauvert, traduit de l'anglais (Écosse) par Diniz Galhos, 512 pages. 8 Fascinée par le décompte des calories ingérées/détruites, les explosions de voix de Joan Jett et les tractions de Linda Hamilton dans Terminator 2 -selon elle, le film le plus féministe de tous les temps-, Lucy Brennan est une coach sportive sans la moindre empathie pour les "blocs de saindoux" humains qu'elle a pour rôle de faire fondre à vue d'oeil: "danse, petit hamster obèse, danse!", leur lance-t-elle en pensée quand elle n'a plus d'insulte à leur balancer. Elle jure comme un charretier, déteste les faiblesses qu'elle qualifie d'abandons coupables, lève qui elle veut dans un bar et sait se battre mieux que personne. C'est d'ailleurs à l'occasion d'une course-poursuite sur voie rapide qu'elle s'illustrera en maîtrisant manu militari un jeune cinglé armé aux trousses de deux semi-clochards en panique. Un acte héroïque en apparence qui n'aura pas échappé à la très corpulente Lena Sorenson, arrêtée en jogging rose à deux pas, son portable à la main. Lena, elle, est une ancienne artiste plongée en pleine dérive dépressive, vomie d'un patelin insipide et de parents tristes en diable, qui considère son statut d'éternelle victime comme un dû tout à fait mérité. Bien entendu, cet événement filmé fera la Une des médias, d'autant que les marginaux pourchassés étaient bien moins innocents qu'en apparence, et les paparazzi, surtout, toujours en quête d'exploits comme d'infamies à se coller devant l'objectif dans cette belle Floride pourrissant sur pied. S'enclenchera aussi, entre ces deux femmes antagonistes, un irrépressible autant que monstrueux rapprochement, rythmé au quotidien -comme sous l'effet d'un miroir déformant- par la grande affaire médiatique du moment: l'hypothétique et hasardeuse opération chirurgicale visant à séparer deux soeurs siamoises pour permettre à l'une au moins de vivre sereinement sa vie amoureuse. On le sent dès les premières pages: Irvine Welsh, quand il s'attache à dépeindre l'épuisant rêve floridien (comme il l'avait déjà fait dans Crime, en 2008) plutôt que les errances de jeunes prolos dans son Écosse natale (saga Trainspotting), s'amuse énormément. Depuis qu'il vit entre Chicago et Miami, il s'est pris un abonnement aux salles de sport et ce qu'il y observe semble dépasser son entendement: d'intraitables sergents-majors sculptés comme des figurines Mattel, poussant à s'épuiser sur des engins de torture des hordes de braves victimes en surpoids, persuadées qu'elles dépasseront leurs échecs cumulés en améliorant leur indice de masse corporelle. Et c'est de ce matériau qu'il s'est servi pour le déformer avec une jouissive perversité, démontrant en quoi la folie psychopathe des coachs de vie se nourrit immanquablement du haut degré de renoncement de ceux qu'ils maltraitent au quotidien. Car, on s'en doute, l'irréprochable Lucy va pousser jusqu'à la démence, la séquestration, le meurtre pourquoi pas, sa haine de ceux qu'elle considère comme "faibles" simplement parce qu'ils s'autorisent, contrairement à elle, à assumer leurs souffrances intimes. Parallèlement, la si pitoyable Lena retrouvera, au contact de cette démone de glace, le moteur artistique que sa fréquentation d'autres cinglés semblait avoir définitivement grippé. Une farce cruellement délirante, en hommage au "What the fuck" généralisé. François Perrin