C'était en avril 2007: Dominique Goblet, grande prêtresse de la BD indé belge (et récente présidente du jury du festival d'Angoulême), passait la porte, un peu stressée, de la "S" Grand Atelier, le centre d'art brut et contemporain de Vielsalm dont la raison d'être tient dans le décloisonnement, la mixité des pratiques et le rayonnement de ses artistes déficients mentaux, ces "outsiders" de l'art qui trouvent ici un exceptionnel cadre de travail et de création, en lien avec des artistes contemporains en résidence. Or ce jour-là, Dominique Goblet découvre les oeuvres de ...

C'était en avril 2007: Dominique Goblet, grande prêtresse de la BD indé belge (et récente présidente du jury du festival d'Angoulême), passait la porte, un peu stressée, de la "S" Grand Atelier, le centre d'art brut et contemporain de Vielsalm dont la raison d'être tient dans le décloisonnement, la mixité des pratiques et le rayonnement de ses artistes déficients mentaux, ces "outsiders" de l'art qui trouvent ici un exceptionnel cadre de travail et de création, en lien avec des artistes contemporains en résidence. Or ce jour-là, Dominique Goblet découvre les oeuvres de Dominique Théate, victime d'un accident de moto à l'âge de 19 ans alors qu'il s'apprêtait à intégrer l'Académie des Beaux-Arts de Liège et qui en a gardé de graves lésions cérébrales. D'abord son épais journal de bord minutieusement tapé à l'ordinateur, relatant son quotidien entre répétitions, redondances et poésie. Ensuite ses dessins, échos des obsessions qu'il scrute en boucle: la route, son accident, les femmes à barbe, les BMW et Jacky, son beau-père camionneur, réincarnation du catcheur Hulk Hogan. Le coup de foudre créatif sera immédiat, et les deux Dominique ne se quitteront plus. Un premier album, Match de catch à Vielsalm est né en 2009 de leur collaboration. L'une des nombreuses mises en place entre l'éditeur indépendant FREMOK et La "S" sous le nom générique de Knock Outsider Komiks, dont l'énorme Fran Disco, la ville en perpétuel développement construite en scotch et en carton par le trisomique Marcel Schmitz et le dessinateur Thierry Van Hasselt. Voilà enfin un deuxième album, le très bien nommé Amour dominical, un enthousiasmant coup de pied au cul des préjugés sur l'art brut et la bande dessinée contemporaine. La collaboration entre les deux Dominique déjoue en effet tous les clichés paternalistes du genre: pas question ici que la créativité de l'une vienne phagocyter la singularité de l'autre. Dominique Goblet n'encadre jamais Dominique Théâte, elle se fond au contraire totalement dans son univers brut et infiniment pop. Plusieurs strates d'histoires et de narration se mêlent ainsi dans ce beau livre. Quand Dominique Théate aligne les phrases de son journal de bord, Dominique Goblet les complète de routes et de paysages ardennais. Quand il met en dessins l'histoire d'amour entre la femme à barbe et Hulk Hogan, elle agence les images. Et quand les deux multiplient les scènes de combat et les bagarres homériques, impossible de déterminer qui a fait quoi précisément: Goblet et Théate sont devenus une seule et même entité créatrice, auteurs touchants et fusionnés d'une oeuvre drôle, émouvante et mémorable.