Les sonneries du boss

" Ma secrétaire a mis sur son gsm, en face de mon nom, une sonnerie qui fait "Boss Boss Boss" sur une sorte de rythme rap, elle a dû payer cela un dollar, mais ce business des sonneries, fringant quand il est arrivé il y a 4 ou 5 ans, n'a pas vraiment sauvé l'industrie du disque hein (il sourit) ." Dans une voiture entre Nice et Cannes, Michael Sukin, avocat new-yorkais, est la pièce d'un puzzle qui ressemble à une famille en phase de recomposition: le monde de la musique. Incroyablement fractionné et multiple. Au bunker rosé du Palais des Festivals, on croise aussi bien un hot shot à la Sukin, un gugusse déguisé en Gilles de Tombouctou (plutôt que de Binche), des hôtesses japonaises qui saluent comme des lapins Duracell, un ancien membre du Néanderthalien Bill Haley & The Comets, des démonstratrices du jeu Beatles et toutes les variétés d'espèces digitalo-financières ayant un lien avec la musique. Qui, de fait, continue sa dématérialisation intensive. Un seul mot d'ordre: monétariser. Combler le déficit du disque physique déjà englouti en Amérique. Sukin, qui vient au Midem depuis 1967, confirme: " J'ai mon bureau à Times Square en face de ce qui était le plus grand magasin de disques de New York, le Virgin Megastore, il a fermé il y a 2 ans. Et le second en taille, le Tower Records, n'existe plus non plus." L'Amérique du Nord aurait donc une fermeture d'avance: la musique s'y achète désormais à 40 % en version digitale, 3 à 4 fois plus que chez nous. Pourtant, dans ce brouillard industriel, perce un sursaut de la bête: avec le possible effet combiné des blockbusters inattendus - la mort de Michael Jackson - et d'autres opérations savamment préparées - la ressortie Beatles -, les chiffres mondiaux ont moins mauvaise mine (cf. encadré).
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" Ma secrétaire a mis sur son gsm, en face de mon nom, une sonnerie qui fait "Boss Boss Boss" sur une sorte de rythme rap, elle a dû payer cela un dollar, mais ce business des sonneries, fringant quand il est arrivé il y a 4 ou 5 ans, n'a pas vraiment sauvé l'industrie du disque hein (il sourit) ." Dans une voiture entre Nice et Cannes, Michael Sukin, avocat new-yorkais, est la pièce d'un puzzle qui ressemble à une famille en phase de recomposition: le monde de la musique. Incroyablement fractionné et multiple. Au bunker rosé du Palais des Festivals, on croise aussi bien un hot shot à la Sukin, un gugusse déguisé en Gilles de Tombouctou (plutôt que de Binche), des hôtesses japonaises qui saluent comme des lapins Duracell, un ancien membre du Néanderthalien Bill Haley & The Comets, des démonstratrices du jeu Beatles et toutes les variétés d'espèces digitalo-financières ayant un lien avec la musique. Qui, de fait, continue sa dématérialisation intensive. Un seul mot d'ordre: monétariser. Combler le déficit du disque physique déjà englouti en Amérique. Sukin, qui vient au Midem depuis 1967, confirme: " J'ai mon bureau à Times Square en face de ce qui était le plus grand magasin de disques de New York, le Virgin Megastore, il a fermé il y a 2 ans. Et le second en taille, le Tower Records, n'existe plus non plus." L'Amérique du Nord aurait donc une fermeture d'avance: la musique s'y achète désormais à 40 % en version digitale, 3 à 4 fois plus que chez nous. Pourtant, dans ce brouillard industriel, perce un sursaut de la bête: avec le possible effet combiné des blockbusters inattendus - la mort de Michael Jackson - et d'autres opérations savamment préparées - la ressortie Beatles -, les chiffres mondiaux ont moins mauvaise mine (cf. encadré). Si les gens continuent à venir au Midem, le nombre de visiteurs se tasse, 7000 cette année, soit 13 % de moins qu'en 2009. Pourtant, cette institution qui en est à sa 44e édition reste encore un accélérateur de particules musicales. L'année dernière, on croisait dans la rue un type avec une drôle de tête de morveux lunaire: c'était Sliimy, totalement inconnu en nos bataillons. La suite l'est davantage: Sliimy a cartonné avec un premier album à la Mika sous hydrogène. Cette année, Hindi Zahra, franco-berbère, est l'un des noms chauds qui se produit en showcase, au très chic Carlton. Dans cette vaste fourmilière règne toujours la même névrose: le marché de la musique rapporte 2 fois moins qu'il y a 10 ans. Le grand ennemi - le téléchargement illégal - n'est pas invité mais cela ne l'empêche pas de squatter l'essentiel des conversations. Certains signes sont plus complexes à décoder: en Suède, 4 protagonistes de The Pirate Bay, site permettant l'échange de fichiers torrents, ont récolté 1 an de prison ferme et de fabuleuses amendes en avril 2009. Ils ont fait appel. Du coup (?), les ventes de musique légale ont connu un essor de 10 % sur le marché suédois. Genre en hausse, comme les monopoles: la veille de Cannes, Live Nation et Ticketmaster annonçaient leur fusion. La première, fondée par des amis de Bush Sr, est une mégalopole internationale - sa filiale est le plus important promoteur belge - qui signe désormais des contrats globaux avec Madonna ou Jay-Z (tournées, merchandising et, aussi, disques, films, sorties DVD, etc.). La seconde, également américaine, vend des tickets de concerts dans le monde entier. Elle est tellement puissante qu'en 1994, Pearl Jam porte plainte contre elle devant la Commission Anti-Trust du Département de la Justice US. Pearl Jam sera débouté. Mais la morale est moins forte que le fric et le pouvoir de diffusion. Ainsi, au Midem, l'une des filiales du tyrannosaure Live Nation - Clear Channel Radio - annonce son association dans une radio online avec le CBGB (www.cbgb.com). Le mythique club new-yorkais situé dans le Lower East Side (craignos et misérable) du début seventies, fut le repère chauffé à blanc des premiers concerts historiques des Ramones, Talking Heads, Heartbreakers, Dead Boys et autre Blondie. Hilly Kristal (mort en 2007), fondateur du lieu, doit sans doute se retourner dans sa tombe face à ce qui ressemble fortement à l'alliance de la carpe corporate et du lapin indie... David Jones, patron d'une des premières agences de pub sur le marché, Havas/Euro RSG, s'époustoufle du nombre de passages de sa pub Evian sur la boîte magique YouTube: 95 millions de fois... Le machin marrant - des bébés en rollers font des street-culbutes - a été le fruit d'un long teasing où l'utilisation d'un remix du classique Rapper's Delight par Dan The Automator s'avère cruciale. Du coup, Havas veut produire du disque, en rachetant un label, The Hours, avec l'objectif de " signerune vingtaine d'artistes". Donc pub + tube = exposition fantastique. Certes, mais même pas Jones ne pense " que la pub va financer la musique! Même si l'attention des gens étant de plus en plus courte, la musique conserve un pouvoir extraordinaire". Le problème est que YouTube ne rapporte pas (forcément) aux musiciens, compositeurs et auteurs. Ainsi Michael Leahy, Irlandais de Bruxelles, qui a connu son quart d'heure de gloire en écrivant pour 2 Unlimited - carton dance des années 90 -, voit défiler sur YouTube et autres sites de partage les chansons dont il a écrit les paroles, sans que cela lui rapporte un dollar. L'un des avantages collatéraux de l'histoire est que les titres ainsi diffusés retombent dans l'oreille de producteurs contemporains: " J'avais un deal possible avec un gros machin asiatique: ils refaisaient la chanson en coréen et on signait les bénéfices à 50/50. Mes partenaires n'ont pas été d'accord, mais là, je viens d'avoir un autre contact coréen..." Bien sûr, les petits arrangements entre futurs amis ont toujours fait partie du business musique. Mais si on n'est pas dans une grosse structure - Warner a négocié un deal financier avec YouTube -, le Net n'a pas forcément le bon goût paradisiaque. Le symptôme du fourmillement actuel - ne laisser aucune piste fermée - se traduit même par la présence au Midem de start-ups, genre qu'on croyait agonisant après le tremblement de terre Goldman Sachs. Le Midem a donc invité 15 d'entre elles à se présenter, au quotidien, devant un public pro toujours assoiffé de nouveaux schémas. La belge Radionomy.com a eu cette idée originale de proposer un format radio, clés sur porte, avec ce slogan méthode Coué: " Les internautes ont du talent". Le modèle est expliqué par l'un des 4 patrons, Yves Baudechon, ex-publiciste: " Permettre à n'importe qui de créer une radio pour sa communauté, son groupe de fans: on fournit le programme pour créer sa radio et puis aussi une bibliothèque de musiques en tous genres. On fournit aussi des choses comme un flash météo. On se rémunère avec 4 minutes au maximum de pub par heure." Le projet compte déjà 5000 radios en France où radionomy.com s'est lié avec NRJ, 700 aux Pays-Bas et 500 en Belgique. " On a levé 2 millions d'euros, spécialement chez les investisseurs allemands ou hollandais et on couvre déjà 50 % de nos besoins, on envisage le break-even en septembre. On fait beaucoup d'évangélisation (sic) et notre problème, c'est de monétiser. " Chaud comme la braise, Baudechon explique que cette sorte d'équivalent radio du blog -" en plus sophistiqué"- n'est " pas viable mais de moins en moins invivable". Ce qui fait une assez belle définition du modus vivendi Midem 2010. Un axiome de base est plus que jamais valable: l'industrie mondiale du disque est toujours sous pavillon (anglo)américain. Ces pays-là produisent le plus de groupes et vivent des modèles économiques qui ne sont pas forcément exportables. " Aux Etats-Unis, en dehors du circuit des major compagnies, il n'y a pas de force indépendante structurée comme en France où les labels indépendants se regroupent et bénéficient d'une aide culturelle et économique de l'Etat. Aux Etats-Unis, il n'y a plus qu'un marché de blockbusters et les magasins de disques disparaissent, alors qu'en France, je suis en contact avec les centres Leclerc (chaîne d'hypermarchés) qui font du disque un produit d'appel. Et puis, on a l'incroyable réseau de la FNAC." Marc Thonon, 50 ans, Liégeois d'origine, est rentré dans les annales du business en fondant Atmosphériques, label indépendant français qui a révélé les talents de Louise Attaque. La réflexion américaine qui précède vient d'un séjour récent de Thonon chez le producteur Mitchell Froom en studio avec Louis Chédid - signé chez Atmosphériques - et le fils M (sortie en octobre). " Quand je suis redevenu indépendant (1) , j'ai dû lever un million d'euros, ce qui impliquait de mettre ma maison de Paris en garantie, mais je sais parfaitement que ce métier combine renaissances et descentes aux enfers". Après Louise Attaque (2,5 millions de copies vendues de leur premier CD en 1997), Thonon fait son second carton historique avec Charlie Winston (ce 8 février à Forest): " 150 000 euros d'investissement au départ pour la production du disque et le marketing, avec des rajouts pour faire grimper les marches. On en est aujourd'hui à 460 000 exemplaires en France, un disque d'or en Belgique et un autre en Suisse, cela veut dire qu'avec Charlie, la boîte a 6 mois devant elle, mais après, faudra refaire une grosse vente." " Je ne crois pas qu'une seule société puisse tout faire - concerts, disques, marketing, promo, management - , simplement parce que l'activité de manager est en contradiction avec les autres." Kenny Gates, co-patron du belge Pias, plus gros indépendant européen, n'en est pas moins convaincu de l'obligation de se diversifier. L'année dernière, Pias signait un deal avec Placebo en tant que " société de service comme une agence qui expose les marques que sont les groupes. Résultat: Placebo a vendu 30 000 CD en Belgique et 140 000 en France." Belle opération. Celle de Ghinzu - groupe maison en contrat d'artiste- est un peu moins tranchée: 12 000 CD en Belgique et " entre 30 et 40 000 en France", ce qui vu leur succès en live - le groupe a rempli le Zénith - est un chouia décevant. Mais Mirror Mirror doit encore sortir en Grande-Bretagne, Italie, Australie et Espagne. Même si la progression du CA de Pias est en hausse - 15 % de plus sur 2008 -, le niveau des marges, selon Kenny, " s'effondre": " Le marché d'avant était un marché du copyright - le modèle du XXe s - , il est devenu un marché de service." Pour preuve, Pias se met à organiser les Pias Nites: d'abord à Bruxelles (2) puis, à la rentrée prochaine, à Paris, Madrid... "On va les travailler comme la sortie d'un album prioritaire." Et puis, aussi, toujours dans l'esprit de transversalité, Pias " pourrait s'associer avec des marques de fringues et de boissons. Le but avoué de ma présence à ce Midem est d'ailleurs de concrétiser ce type d'alliances", précise Kenny. Espérons que cela fera un beau mariage et beaucoup d'enfants. Parmi les innombrables conférences du Midem, retenons celle de Seymour Stein et Richard Gottehrer: ces 2 New-Yorkais ont fondé Sire, le label qui a signé les Ramones, Talking Heads, Richard Hell et Blondie, lançant sur la planète l'extraordinaire bitume punk/new wave seventies. Après moult épisodes, les 2 forbans s'apprêtent à réanimer Blue Horizon, un vieux label débusqueur. Leur mot d'ordre est "move forward", techniques de diffusion comprises. Stein: " L'industrie du disque existe depuis 100 ans mais celle de la musique, depuis 1000 ans! Il y a 150 ans, nous aurions été éditeurs à Vienne, Saint-Pétersbourg, Berlin ou Moscou. La musique sera toujours là, elle est une nécessité, c'est la B.O. de nos vies. Le business, lui, finira par revenir." (1) Atmosphériques a été racheté par Universal puis est redevenu complètement indépendant en juillet 2007. (2) le 26 mars à Tour & Taxis avec e.a. Vitalic, Laurent Garnier & Tiga, www.piasnitescom Texte Philippe Cornet, à Cannes.