C'est la malédiction des auteurs qui bénéficient trop tôt de trop d'attention: leur nom demeure lié aux succès de leurs débuts, comme un prisonnier à son boulet. Bruce Bégout en sait quelque chose. Propulsé sur le devant de la scène au début des années 2000 par la grâce de deux petits essais fignolés comme des montres suisses, qui décrivaient, avec un mélange de fascination et de froide distance, l'univers r...

C'est la malédiction des auteurs qui bénéficient trop tôt de trop d'attention: leur nom demeure lié aux succès de leurs débuts, comme un prisonnier à son boulet. Bruce Bégout en sait quelque chose. Propulsé sur le devant de la scène au début des années 2000 par la grâce de deux petits essais fignolés comme des montres suisses, qui décrivaient, avec un mélange de fascination et de froide distance, l'univers routier des lieux du rêve américain ( Zeropolis, sur Las Vegas; Lieu commun, sur les motels), il en est resté catalogué petit-fils postmoderne de Theodor Adorno ou de Guy Debord. Pourtant, à côté de ses dérives dans les espaces de l'urbanité clinquante et désolée, Bégout est aussi l'auteur d'une oeuvre philosophique ample, riche et exigeante, qui cherche par tous les moyens à réconcilier la pensée avec ce que Henri Lefebvre nommait " la vie quotidienne". Quinze ans après La Découverte du quotidien, pavé salé qui proposait les fondamentaux de ce travail, Le Concept d'ambiance en offre une dimension nouvelle: celle de l'incursion du côté des atmosphères qui entourent le quotidien -ces "ambiances" qui peuvent être joyeuses comme glauques, oppressantes comme légères. Car, sans ambiance, il n'y a tout simplement pas d'expérience. Là où la philosophie n'a cessé de se préoccuper des objets comme des sujets pour pouvoir en isoler la singularité, la vérité ou même la pure et simple réalité, Bégout soutient l'idée que c'est l'inscription des choses dans le "dôme invisible" de l'ambiance qui leur donne la possibilité d'être expérimentées -c'est-à-dire senties, perçues, mais aussi comprises. À l'heure où l'ambiance est au plus sinistre, la proposition " éco-phénoménologique" de Bégout confère une acuité inattendue à ce qui, autrement, aurait pu être perçu comme un simple travail d'érudit. En réalité, rien n'est plus concret, actuel et urgent que la pensée de l'ambiance -et tout ce qui, en elle, implique de politique, d'esthétique, d'économie ou d'écologie. Drôle d'ambiance, vraiment.