Dès le départ, Stephan Eicher (1960) porte un pedigree insulaire, comme sa Suisse natale. Helvète partiellement d'origine yéniche -semi-nomades assimilés aux Roms-, il est adolescent punk fuguant à Hambourg pour un concert de Patti Smith. Lorsqu'on le découvre au Festival de Bourges en 1986, c'est le choc: seul en scène, ce beau ténébreux à la guitare, entouré de machines, reprend In the Ghetto popularisé par Elvis comme l'improbable bâtardise du synthpop et du swamp à la Tony Joe White. Électro marécageuse et voix ouvertement sen...

Dès le départ, Stephan Eicher (1960) porte un pedigree insulaire, comme sa Suisse natale. Helvète partiellement d'origine yéniche -semi-nomades assimilés aux Roms-, il est adolescent punk fuguant à Hambourg pour un concert de Patti Smith. Lorsqu'on le découvre au Festival de Bourges en 1986, c'est le choc: seul en scène, ce beau ténébreux à la guitare, entouré de machines, reprend In the Ghetto popularisé par Elvis comme l'improbable bâtardise du synthpop et du swamp à la Tony Joe White. Électro marécageuse et voix ouvertement sentimentale, la liaison européo-américaine impressionne. La suite est moins codée lorsque ses disques s'écoulent en masse: les tubes d'évidence ( Two People In a Room, Combien de temps, Déjeuner en paix, Pas d'ami (comme toi)) et des albums certifiés or comme Engelberg (1991) ou Carcassonne (1993). Scénario qu'Eicher ne voudra jamais linéaire: même s'il reste longtemps fidèle en amitié d'écriture -avec le parolier/écrivain Philippe Djian- il évite de ressasser ou de courtiser le même filon. Et voilà un quart de siècle après l'apex du succès. Et des dernières années difficiles, au rayon santé -une foutue sciatique l'immobilise plusieurs mois- comme industriel. Stephan affronte son label Barclay qui ne remplit pas ses obligations légales après la sortie de L'Envolée en 2012. D'où une longue et pénible guéguerre légale par avocats interposés jusqu'au moment où le patron de Polydor -de la même multinationale Universal que Barclay- vient le voir en concert, accompagné de l'imposante fanfare Traktorkestar, trois batteurs et neuf cuivres de Berne. Et l'encourage à boucler en cette riche compagnie l'album dont il est ici question. Plutôt que de simplement compiler ses morceaux les plus populaires, Eicher établit une liste perso, avec des titres favoris du public ( Combien de temps, Pas d'ami (comme toi)), tout en oubliant le classique Déjeuner en paix. Ajoutant quatre chansons nouvelles à celles déjà parues: Étrange, Chenilles, Papillons et Nocturne. Recréation d'autant plus distanciée que les instruments du Traktorkestar n'ont rien de la fanfare de chez bobonne mais pétaradent avec un groove qui rappelle celui de Goran Bregovic. Du coup, les morceaux se posent entre l'éclat des Balkans -pas si loin de la Suisse- et des sensations plus universelles, minérales, voire soul lorsque les cuivres prennent des airs de Stax européen. De quoi fondamentalement changer la température du répertoire Eicher, plus dansant, mais aussi de donner carrément un autre visage à ces morceaux, à la base, déjà pas mal indépendants d'esprit et de corps.