D'AURÉLIEN BELLANGER, ÉDITIONS GALLIMARD, 496 PAGES.
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D'AURÉLIEN BELLANGER, ÉDITIONS GALLIMARD, 496 PAGES. Le phénomène de la cuvée littéraire 2012, c'est lui. Trente-deux ans, un physique avenant, une tête bien faite (ex-libraire, ex-doctorant en philosophie), Aurélien Bellanger a attrapé du premier coup la floche de la notoriété derrière laquelle d'autres courent parfois toute une vie. On ne parlera pas pour autant de hold-up. La théorie de l'information est un grand roman qui mérite les éloges. Il en a d'abord l'épaisseur. Au sens propre -490 pages- mais surtout figuré. Le jeune romancier ne manque en effet pas d'ambition ni de souffle. Sa fresque serpente sur près d'un demi-siècle. Soit le temps pour Pascal Ertanger, personnage pivot du livre calqué sur l'entrepreneur à succès Xavier Niel, de gravir les échelons du nouveau monde numérique qui est en train d'émerger à l'orée des années 70, en France et partout dans le monde. L'arrière-plan historique et économique n'est pas ici une toile de fond installée derrière la scène pour faire joli. Le climat des différentes époques traversées irrigue le récit, l'oriente, le nourrit. En particulier tout ce qui concerne les évolutions technologiques, grammaire déterminante pour lire et comprendre le temps présent. Chaque innovation, toutes dérivées de la théorie de l'information de Claude Shannon, servant de marche pied vers la gloire à ce Rastignac 2.0 dont le flair permet de sentir avant les autres le potentiel du Minitel rose ou la ruée vers Internet. Audacieux quand les autres pinaillent, prudent quand tout le monde s'emballe (ce qui lui évitera de trébucher sur la bulle Internet du début des années 2000), Ertanger réalise le parcours parfait. Sur le front sentimental, en revanche, c'est une autre histoire. Sa relation en dents de scie avec une ex-effeuilleuse a le parfum nauséeux des peep-shows où elle se produisait. Une illustration de la misère sexuelle et sentimentale qu'endure ce geek qui ne trouve du réconfort qu'auprès des algorithmes et des machines. Un thème très houellebecquien. Si Bellanger se défend d'avoir voulu l'imiter, on ne peut qu'être frappé par les similitudes avec l'univers de l'auteur des Particules élémentaires. Dont le nouveau venu a d'ailleurs approché l'£uvre de très près, lui qui a consacré un essai à l'enfant terrible des lettres françaises, Houellebecq, écrivain romantique, avant de se lancer dans la fiction. De là à penser que certains tics du maître aient déteint, même inconsciemment, sur l'élève... Ce qui nous amène au style, autre singularité et ciment d'une £uvre aux digressions scientifiques vertigineuses. Adepte d'un ton neutre javellisé, ce qu'on pourrait appeler le style Wikipédia, le trentenaire scrute le monde avec le lyrisme d'un modem. Sa prose se réchauffe à peine au contact des êtres humains. Surprenant, voire rebutant pour certains, ce vernis glacé renforce le réalisme des reconstitutions, et conduit l'inventaire du côté de la sociologie. Son art de mythifier sans en avoir l'air des objets du quotidien n'aurait d'ailleurs pas déplu à Roland Barthes. Un pied dans la nostalgie, un autre dans les câbles qui encombrent nos vies, le prodige fait preuve d'une lucidité phénoménale qui nous oblige à repenser une révolution à la lumière des diodes qui clignotent dans nos cockpits domestiques. LAURENT RAPHAËL