Pour bien mesurer le caractère inouï et bouleversant de l'exposition Tuymans au coeur du palais de pierre de François Pinault, un exercice de mémoire n'est pas inutile. Retour dans le temps, direction la précédente Biennale 2017. À l'époque, pour occuper le mastodonte de 5000 m2, Damien Hirst met le paquet: un barnum scénographiant une série d'oeuvres censées résulter d'une pseudo découverte archéologique. Vous avez dit pompier? Pour le moins. Du genre flamboyant en plus, à l'image d'une sculpture - Demon with Bowl- de... 18 mètres de haut! Hirst avait beau conjurer le néant, au sortir de ce grand-guignol visuel, nombreux étaient les spectateurs à ressentir un vide immense,...

Pour bien mesurer le caractère inouï et bouleversant de l'exposition Tuymans au coeur du palais de pierre de François Pinault, un exercice de mémoire n'est pas inutile. Retour dans le temps, direction la précédente Biennale 2017. À l'époque, pour occuper le mastodonte de 5000 m2, Damien Hirst met le paquet: un barnum scénographiant une série d'oeuvres censées résulter d'une pseudo découverte archéologique. Vous avez dit pompier? Pour le moins. Du genre flamboyant en plus, à l'image d'une sculpture - Demon with Bowl- de... 18 mètres de haut! Hirst avait beau conjurer le néant, au sortir de ce grand-guignol visuel, nombreux étaient les spectateurs à ressentir un vide immense, à penser que l'ex-YBA se positionnait en leader des égarés de la postmodernité. Cette évidence acquiert un caractère encore plus flagrant lorsque, deux ans plus tard, on découvre l'intrigante et ambiguë rétrospective de Luc Tuymans. L'artiste signe ici une proposition nue et sans effet de manche qui hante bien plus qu'elle n'habille l'ancienne demeure de la famille Grassi. Rarement on aura autant ressenti la puissance du geste pictural contemporain. L'accrochage a beau être méticuleux, il fait fi de tous les artifices -pas d'encadrement, pas de chronologie, pas de thématique, pas de textes explicatifs (en dehors d'un petit carnet de papier)- au profit de noces avec la lumière et l'esprit des lieux. Malgré ces contours passés au rasoir d'Ockham, La Pelle met le visiteur à genoux. Autant Hirst a généré la foule qu'il méritait, celle des selfie-sticks et des lèvres refaites, autant c'est un public recueilli et respectueux qui médite devant les toiles spectrales du maître anversois. Tout se passe comme si la palette chromatique atténuée -on est ici aux limites de la couleur- et le refus d'aborder le réel de manière frontale invitaient au silence. Tuymans livre la première leçon magistrale de peinture dès l'entresol. En haut des escaliers, une toile, Secrets (1990), fige le regard. Nue et de petit format (52x37 cm), elle soulève à elle seule le décor grandiloquent du bâtiment. Il n'est pourtant question que d'ombre et d'intériorité, celles qui passent sur le visage de l'architecte du Reich, Albert Speer. Le mutisme, l'impalpable, le mystère, telles sont les dimensions de la réalité qui toujours échappent mais que réussit à capturer la touche froide et sans complaisance du génie flamand. Au premier étage, c'est un triptyque qui retient l'attention: Murky Water (2015). Tuymans donne à voir les eaux sales de la ville néerlandaise de Ridderkerk. La lumière mélancolique qui s'en dégage, doublée par un cadrage cinématographique, agit à la façon d'une rédemption visuelle: le trouble et le boueux se voient inscrits dans la durée comme une sorte de "miroir vieilli". Ce sale d'où surgit le beau condense tout le paradoxe de l'époque contemporaine. Il en va de même pour le diptyque Against the Day (2008), où un homme qui bêche porte la condition humaine sur ses épaules fragiles, ainsi que pour Me (2011), un autoportrait dévoré par la lumière d'un écran. En écho au proverbe - May you live in interesting times- qui sert de titre à l'édition 2019 de la Biennale, Tuymans nous donne envie de croire que rien n'est perdu tant que cette peinture qui est la sienne donnera la réplique aux forces qui nous écrasent.