Quentin Tarantino a dit un jour de lui qu'il était le sauveur du cinéma d'horreur. On n'ira certes pas jusque-là mais force est tout de même de reconnaître qu'avec Cabin Fever (2002), hommage appuyé à The Evil Dead ironisant gentiment sur les codes, puis Hostel (2005), qui envoie des backpackers US se faire torturer chez des semi-consanguins slovaques, Eli Roth n'en a pas moins sympathiquement tiré son épingle du jeu dans le moribond paysage horrifique du début des années 2000.
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Quentin Tarantino a dit un jour de lui qu'il était le sauveur du cinéma d'horreur. On n'ira certes pas jusque-là mais force est tout de même de reconnaître qu'avec Cabin Fever (2002), hommage appuyé à The Evil Dead ironisant gentiment sur les codes, puis Hostel (2005), qui envoie des backpackers US se faire torturer chez des semi-consanguins slovaques, Eli Roth n'en a pas moins sympathiquement tiré son épingle du jeu dans le moribond paysage horrifique du début des années 2000. The Green Inferno, le nouveau long métrage de ce fan hardcore de cinéma d'exploitation singulièrement porté sur le sexe et les clichés -souvent pour mieux leur tordre le cou-, s'inspire largement des films cannibales italiens de la fin des années 70 et du début des années 80 -pensez Cannibal Holocaust de Ruggero Deodato, bien sûr, mais aussi Antropophagus de Joe D'Amato ou bien Cannibal Ferox d'Umberto Lenzi. La trame est toujours peu ou prou la même: ici, un groupe d'étudiants idéalistes new-yorkais débarquent en Amazonie, où ils comptent bien enrayer la bonne marche d'un chantier dont les enjeux financiers font fort peu de cas du sort du poumon vert de la planète et de ses habitants, mais vont surtout tomber entre les mains d'une tribu particulièrement hostile qui décide d'en faire son dîner. Récit prétexte, donc, à une montée d'adrénaline culminant dans la tripaille et dans le sang, suivant une logique de cinéma la plus réaliste et authentique possible. La veille de notre rencontre avec Roth à Deauville, une spectatrice s'est d'ailleurs évanouie en pleine projection officielle du film. Ce qui ne manque évidemment pas de mettre en joie l'animal, bon vivant farceur adepte du franglais chantant. J'aime par-dessus tout les films phares de l'âge d'or de ce genre en soi. Quand je les regarde, j'ai l'impression de contempler une forme d'art oubliée, parce qu'ils sont inquiétants, qu'ils flirtent avec quelque chose de vraiment malsain. Pourtant, et jusqu'aux amateurs de cinéma d'horreur eux-mêmes, on les considère souvent comme le fond du panier cinéphile. Ces oeuvres ont mauvaise réputation, notamment parce qu'on y a réellement tué beaucoup d'animaux, mais aussi parce qu'elles sont simplement jugées dégoûtantes et tout droit sorties de cerveaux psychopathes. Les gens oublient que dans les westerns américains des années 50 et 60, à chaque fois qu'un cheval devait tomber et se blesser pour les besoins du film il était ensuite abattu sans autre forme de procès. Je ne défends pas ce genre de pratiques, je dis simplement que ça a été monnaie courante dans l'Histoire du cinéma. Avec The Green Inferno, je voulais aussi d'une expérience à la John Huston ou à la Werner Herzog, où on s'enfonce dans la jungle armé d'une machette (sourire). C'était chaud, vraiment. Chaque matin, on faisait une heure de voiture, puis une heure et demie de bateau avant d'atteindre ce spot en Amazonie où l'on sortait enfin la caméra, et où personne n'avait filmé avant nous. On a failli se noyer, un jour. Ce tournage, on l'a vécu comme un rollercoaster. Il m'importait de renouer avec une certaine idée du danger. Pour moi le gore, c'est un peu comme une pizza. Quand vous commandez une pizza, vous êtes en droit d'attendre le parfait dosage entre la sauce tomate, le fromage et la garniture. S'il y a trop de poivrons, par exemple, c'est écoeurant. Et ne croyez pas qu'il est facile de trouver le juste équilibre. Je parle d'expérience: à 43 ans, je ne suis toujours pas fichu d'identifier le moment précis où il y a suffisamment de lait dans mes céréales. Souvent j'en mets trop, ça me goûte moins et c'est un peu gâché. Le même problème se pose en matière d'horreur. A chaque histoire correspond sa dose d'éléments gores. S'il n'y en a pas assez, vous êtes déçu. Mais s'il y en a trop, vous êtes lassé. Quand vous trouvez le bon équilibre, par contre, là ça devient vraiment intéressant. Il est possible de faire bondir le public en coupant simplement une gorge à un moment où il ne s'y attend pas. J'ai véritablement pris conscience de ça en regardant Caché de Michael Haneke: le type parle normalement et, tout d'un coup, il se tranche la gorge! C'est horrible! C'est ce moment-là qui m'intéresse. Ce que j'appelle l'"instant Michael Haneke". Oui, c'est important pour moi. Je veux que les gens s'amusent en regardant mes films. Durant la préparation de The Green Inferno, beaucoup semblaient sceptiques lorsque j'évoquais la scène de la diarrhée. Mais je suis désolé, quand je regarde un film -peu importe le genre dont il relève- où les personnages sont coincés dans un lieu clos, je ne peux pas m'empêcher de me demander tout du long: "Mais comment font-ils s'ils ont besoin de déféquer? Est-ce qu'ils se serrent tous dans un coin après l'avoir fait?" Sérieusement. Impossible pour moi de profiter du film s'il ne répond pas à ces questions à un moment ou à un autre. Du coup, ça me semblait complètement légitime d'intégrer cette scène dans le récit. L'idée du film découle des comportements que j'ai observés dans la foulée du mouvement contestataire Occupy Wall Street aux Etats-Unis. Cette espèce d'activisme social où tout le monde passe son temps à tweeter, hashtaguer et basher sur les réseaux sociaux. Si tu ne tweetes pas à propos de ce genre de problèmes, on te saute à la gorge: "Tu n'en as rien à foutre d'Occupy Wall Street, hein, c'est ça!?" Et puis est arrivé Kony 2012 (action organisée afin de faire connaître mondialement Joseph Kony, responsable d'enlèvements d'enfants pour en faire des soldats, et faciliter son arrestation, NDLR), et là même topo: "Les enfants soldats tu t'en cales, hein, espèce de merde hollywoodienne insensible tout juste bonne à poster des photos de bouffe sur Instagram!?" Tout le monde semblait vraiment très remonté avec cette histoire. Rihanna et Justin Bieber se sont même piqués de rappeler l'importance de tweeter sur ces sujets. Personne n'avait jamais entendu parler de Joseph Kony une semaine plus tôt, mais tout d'un coup c'était la grande cause à défendre. Sauf que quinze jours après, tout le monde était passé à autre chose. Les Pussy Riot, en l'occurrence. "Tu n'as pas envie qu'on libère ces filles, hein, connard!?" Puis ça a été Boko Haram... Evidemment qu'à l'origine il s'agit là de causes importantes. Mais il est tout aussi évident que la plupart des gens ne tweetent pas parce qu'ils se sentent concernés, mais bien parce qu'ils veulent avoir l'air concernés. C'est du pur bullshit vaniteux de cirque 2.0. Dans mon film, il apparaît ainsi assez vite que ces jeunes ne cherchent pas vraiment à sauver l'Amazonie, ils veulent surtout la reconnaissance qui en découle. L'idée de communiquer sur le succès de leur démarche les excite bien plus que celle du succès même de leur démarche. Ce glissement des mentalités, c'est le fléau de notre époque. Je n'en peux tellement plus de ces justiciers en mousse de la bien-pensance sociale que j'ai décidé de faire un film juste afin d'avoir le plaisir de les voir se crasher dans la jungle et se faire bouffer par une tribu cannibale pour laquelle ils ne sont que des putains d'imbéciles d'intrus. J'aime l'idée d'un clash des cultures. Les trois films de ce que j'appelle ma "trilogie du voyage" -Cabin Fever, Hostel et The Green Inferno- tournent tous autour de ce concept. Oui, le scénario est déjà écrit en fait. Mais tout dépendra de l'accueil réservé au film. Durant le tournage, on nous a raconté beaucoup d'histoires, des légendes liées au folklore local qui pourraient alimenter une franchise à la Planet of the Apes. On ferait Beyond the Green Inferno, puis Escape from the Green Inferno, Beneath the Green Inferno, Hell of the Green Inferno... J'étais super triste, évidemment. J'aime tellement The Last House on the Left que j'ai utilisé cinq chansons de sa bande-son dans Cabin Fever, et que j'ai même fait réenregistrer le thème principal du film pour le générique de fin. Wes s'est toujours montré très encourageant à mon égard. Le genre de mec, charmant, gentleman, qui inspire et donne envie d'être quelqu'un de bien.RENCONTRE Nicolas Clément, À Deauville