C'est un monstre: presque six centimètres de dos en format 16x24, 1 kilo 200 de papier sous couverture à rabat pelliculé. Il fallait bien ça pour raconter, en un seul volume, l'histoire épique de la "cité des rêves", la "ville qui ne dort jamais" chantée par Frank Sinatra: New York. Nul mieux que Tyler Anbinder n'était équipé pour se lancer dans ce chantier colossal: professeur à l'université George-Washington, à... Washington, auteur de travaux décisifs sur l'immigration aux États-Unis, et plus particulièrement celle qui atterrissait dans les bidonvilles de Five Point au Sud de Manhattan, il connaît sur le bout des doigts les mouvements de population ayant abouti à la création de celle qui fut pendant longtemps la plus grande ville du monde. De fait, c'est sous cet angle qu'il a décidé de narrer, dans un style à l'impeccable fluidité et au puissant pouvoir évocateur, les grands épisodes de la saga ayant fait d'un coin de marécage peu accueillant le carrefour des tous les désirs. Car New York, avant d'être une ville, est d'abord une population -ou plutôt: un mélange de populations, un brassage bâtard de laissés-pour-compte et d'aventuriers, de commerçants et d'hommes forts, de fuyards et d'opportunistes, grandissant au rythme des migrations, des exils et des exodes. Irlandais, Chinois, Italiens, Juifs d'Europe centrale, Portoricains, Indiens, Russes: la liste de ceux qui se sont déracinés pour tenter leur chance à l'autre bout du globe, dans une ville dure, cruelle, sans pitié, et contribuant par là à la transformer en ce qu'elle est devenue, est sans fin. Cela tombe à pic: à l'âge où les migrations sont agitées par tous les pouvoirs du globe comme une menace, La Cité des rêves rappelle que ce sont elles qui ont fait, font et feront encore le monde -ce sont elles qui lui permettront de s'inventer un avenir et d'aspirer à une nouvelle grandeur. Anbinder a travaillé pendant près d'un quart de siècle à son livre. C'était la moindre des choses. Essentiel.

de Tyler Anbinder, ÉDITIONS Perrin, traduit de l'anglais (USA) par Simon Duran, 864 pages.

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