Dans les premières des 320 (!) pages de L'Homme gribouillé, le titre a du mal à se faire comprendre: on se croirait dans une chronique sociale, familiale et contemporaine telle que Frederik Peeters le faisait dans ses Pilules bleues il y a quinze ans, l'expérience et l'insolente aisance en plus; on découvre la morne Betty Couvreur, la quarantaine dépressive et surtout aphasique (elle perd parfois l'usage de la parole), sa mère Maud, auteure pour enfants à la retraite mais qui admet elle-même que " les figures maternelles n'ont jamais été une spécialité familiale", ou enco...

Dans les premières des 320 (!) pages de L'Homme gribouillé, le titre a du mal à se faire comprendre: on se croirait dans une chronique sociale, familiale et contemporaine telle que Frederik Peeters le faisait dans ses Pilules bleues il y a quinze ans, l'expérience et l'insolente aisance en plus; on découvre la morne Betty Couvreur, la quarantaine dépressive et surtout aphasique (elle perd parfois l'usage de la parole), sa mère Maud, auteure pour enfants à la retraite mais qui admet elle-même que " les figures maternelles n'ont jamais été une spécialité familiale", ou encore son explosive fille Clara, qu'elle élève seule et comme elle peut. Or non, car très vite, tout bascule vers d'autres genres, a priori très éloignés: Maud tombe dans le coma et reçoit la visite d'un étrange personnage, Max Corbeau, masque sur le visage et... plumes sur le dos. Max veut récupérer un paquet et est capable du pire et du plus gore pour y arriver. Il va surtout entraîner Betty et Clara dans une folle quête de leurs origines. Lesquelles ne se situent pas, comme elles le pensaient, à Paris, mais dans un bled du nom de La Roche-Maugris, près de Montbéliard, d'où Maud a fui il y a plus de 35 ans. En dévorant cet implacable "page turner", on comprendra aisément pourquoi: il y a ici des forces maléfiques et telluriques qu'il serait bon de contrôler... Une vieille dame qui écrit de méchants contes pour enfants, une mère qui ne peut pas parler, un chat de mauvaise humeur, un pervers à six doigts, un faussaire hanté par les noms qu'il a créés, un Golem inachevé, des Rabbins qui prêchent à la batte de base-ball, quelques costumes païens qui célèbrent l'Homme Sauvage, des monstres, des éclats de rire, des tueries spectaculaires, et une pluie diluvienne et permanente qui s'abat sur le tout, pire que dans Seven... Quel foisonnement dans cet Homme gribouillé! On connaissait le talent graphique et narratif de Frederik Peeters, qui enchaîne les réussites et les genres (de sa mini-série SF Aâma à L'Odeur des garçons affamés, western poisseux et puissant écrit par Loo Hui Phang); on connaissait aussi l'univers du scénariste et écrivain Serge Lehman qui aime à revenir aux sources d'un certain fantastique à la française, entre autres avec La Brigade chimérique ou L'OEil de la nuit; on ne savait pas par contre à quel point pareil duo était capable de jouer juste une partition à quatre mains. On le sait désormais: cet Homme gribouillé est une des grandes réussites de ce début d'année, que l'on espère ni trop inclassable ni trop monochrome au point d'effrayer libraires et grand public; ce dernier aurait bien tort de se priver de la lecture de ce thriller haletant et des dessins de Peeters: son trait semi-réaliste, plus jeté et virevoltant que jamais, est juste l'un des meilleurs de sa génération.