Après Stanley Kubrick et Ingmar Bergman, voici venu le tour de Pedro Almodovar de faire l'objet d'un somptueux album d'archives, honneur que les éditions Taschen ne réservent qu'aux plus grands. Habillé d'un jaune rutilant de circonstance (encore qu'un rouge carmin eut fort bien fait l'affaire également), le volume s'annonce résolument hors-normes; à la mesure, en fait, d'un cinéaste dont l'£uvre a eu tôt fait d'imposer ses formes et ses codes propres, et cela dès Pepi, Luci, Bom et autres filles du quartier, en 1980. Et qui, la maturité ayant succédé à l'exubérance des débuts, n'en continue pas moins toujours à surprendre -ainsi, tout récemment encore avec La Piel que habito: "L'enfant terrible du cinéma espa...

Après Stanley Kubrick et Ingmar Bergman, voici venu le tour de Pedro Almodovar de faire l'objet d'un somptueux album d'archives, honneur que les éditions Taschen ne réservent qu'aux plus grands. Habillé d'un jaune rutilant de circonstance (encore qu'un rouge carmin eut fort bien fait l'affaire également), le volume s'annonce résolument hors-normes; à la mesure, en fait, d'un cinéaste dont l'£uvre a eu tôt fait d'imposer ses formes et ses codes propres, et cela dès Pepi, Luci, Bom et autres filles du quartier, en 1980. Et qui, la maturité ayant succédé à l'exubérance des débuts, n'en continue pas moins toujours à surprendre -ainsi, tout récemment encore avec La Piel que habito: "L'enfant terrible du cinéma espagnol a atteint le classicisme. Mais devenu classique, il reste un enfant terrible", écrit fort justement Thierry Frémaux, le délégué général du festival de Cannes, dans son avant-propos. Suivant la chronologie de sa filmographie, ces Archives sont l'occasion, pour plusieurs écrivains-exégètes, de se relayer pour étudier l'£uvre. Une entreprise résolument passionnante qui voit, par exemple, Angel Harguindey, s'exprimant sur Qu'est-ce que j'ai fait pour mériter ça!, voir en Almodovar "le George Cukor du prolétariat marginal"; Vicente Molina Foix évoquer, à propos de La loi du désir, le "jeu constant de miroirs convergents, d'autoréférences et d'obsessions sublimées qui caractérisent ses films" ou, plus loin, opérer un rapprochement fécond entre Etreintes brisées et Le Roi Lear. Au-delà, c'est bien sûr Pedro Almodovar qui se dévoile au gré d'une multitude d'interventions -auto-interviews, interviews classiques, journal de tournage, et autres, comme la chronique de son voyage américain lors de la saison des prix suivant la sortie de Parle avec elle. D'un exercice l'autre, l'image du réalisateur se démultiplie, tout en restant éminemment cohérente -à l'instar de son cinéma, donc. Parmi ses expériences fondatrices, on épinglera en particulier cette révélation qu'il eût au contact de sa mère. Comme un personnage du Central do Brasil, de Walter Salles, cette dernière rendait des services de lecture aux voisins analphabètes, en leur lisant leur courrier. Au jeune garçon s'étonnant un jour qu'elle travestissait les faits relatés, elle répondit: "Mais tu as vu à quel point ça lui a fait plaisir!" "Elle avait raison, observe aujourd'hui Almodovar: "Ces improvisations étaient pour moi une grande leçon. Elles établissaient la différence entre la fiction et la réalité, et la façon dont la réalité a besoin de la fiction pour être plus complète, plus agréable, plus vivable." Précepte mis à l'£uvre parmi d'autres dans une filmographie que le cinéaste décortique ici par le menu, de sa singulière méthode d'écriture à ses obsessions récurrentes, et jusqu'à la façon dont le cinéma n'a pas seulement infusé ses films, mais sa vie même. Un artiste qui présente encore son travail de cinéaste en ces termes, aux allures d'acte de foi: "Un métier qui, bien qu'il permette d'en vivre, n'est pas seulement une profession mais une passion irrationnelle, comme doivent l'être les passions." S'agissant de l'auteur de La mala educacion, on se gardera de parler de bible, mais plutôt d'ouvrage définitif. Seul bémol à l'affaire, les multiples coquilles qui émaillent le texte (dont certaines, fâcheuses, comme lorsque le cinéaste évoque une aventure qui lui est arrivée à Marrakech: "Aux yeux d'un maroquin, le Corte Inglés devait être le summum du souk"), que l'on peut à bon droit estimer indignes d'une telle édition. Mais soit, ne boudons pas notre plaisir: soutenu encore par une iconographie d'exception (Almodovar a accordé aux auteurs un accès illimité à ses archives, avec à la clé 600 photos, dont de nombreuses inédites; un must pour un auteur dont le style visuel est aussi affirmé) cet album, c'est Tout sur Pedro, et plus encore... LES ARCHIVES PEDRO ALMODOVAR, SOUS LA DIRECTION DE PAUL DUNCAN ET BARBARA PEIRO, ÉDITIONS TASCHEN, 410 PAGES, 150 EUROS. TEXTE JEAN-FRANÇOIS PLUIJGERS