En 1890, James Ensor exposait le premier d'une série de dessins baptisés Les Bains à Ostende. Sous les traits satiriques du célèbre peintre, la "Reine des plages" ploie, déjà, sous le poids du tourisme de masse. Le soleil y est certes éclatant. Mais c'est pour mieux éclairer une comédie humaine absurde, farcie de détails grotesques et graveleux.
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En 1890, James Ensor exposait le premier d'une série de dessins baptisés Les Bains à Ostende. Sous les traits satiriques du célèbre peintre, la "Reine des plages" ploie, déjà, sous le poids du tourisme de masse. Le soleil y est certes éclatant. Mais c'est pour mieux éclairer une comédie humaine absurde, farcie de détails grotesques et graveleux. Le rappeur Vince Staples y a-t-il jeté un oeil avant d'imaginer la couverture de son nouvel album? Sous le soleil de Los Angeles, le regard paraît en tout cas tout aussi cynique et désenchanté que celui du peintre ostendais. Surveillée par l'hélico des "pigs" de la police, la foule fait la "crêpe", allongée innocemment sur le sable, entre une seringue et un fusil-mitrailleur. À L.A., c'est bien connu, c'est l'été toute l'année. Mais la météo de rêve cache une autre réalité, plus cauchemardesque: celle des violences et des règlements de compte entre gangs rivaux. Précisément l'environnement dans lequel a grandi le rappeur de Long Beach... Pour avoir frayé avec un gang affilié aux Crips, Vince Staples sait de quoi il parle. De ce passé, il aurait pu faire un argument marketing sulfureux. Staples n'a pourtant jamais cherché à "glamouriser" cette vie-là. Au contraire. Il a toujours essayé de montrer la réalité telle qu'elle est: violente et absurde. Sans prêchi-prêcha, mais en jouant plutôt le décalage. Jusqu'ici, il était surtout musical. Sur deux premiers véritables albums, Summertime 06 et surtout Big Fish Theory, Vince Staples prenait en effet un malin plaisir à s'échapper des itinéraires rap trop balisés. Avec FM!, son nouvel album arrivé un peu par surprise, il fait mine de revenir dans les clous. Produit quasi intégralement par Kenny Beats, FM! est toujours un peu tordu. Mais cette fois, les beats sont plus directement hip-hop. Raccord avec son titre, l'album s'ouvre par une intro radio. Annonçant Feels Like Summer, Big Boy, célèbre animateur de la bande FM de Los Angeles, chauffe la salle: "Peu importe le jour, la vibe, le mois, c'est toujours l'été!" On pense au personnage du DJ radio, joué par Samuel Jackson, dans le Do The Right Thing de Spike Lee: derrière la bonne humeur affichée à l'antenne, le feu couve. Version Vince Staples, cela donne: "We're gonna party/'Til the sun or the guns come out." Le rap est un "game", un fantasme, une pièce de théâtre. Pas la rue, insiste Staples. Elle, est bien réelle. Démonstration avec le clip de Fun!: la vidéo enchaîne les plans comme repiqués sur Google Street View. Les caméras de surveillance montrent comment la communauté s'entretue ( "My black is beautiful but I'll still shoot at you"), pour le plus grand divertissement du public blanc en recherche de sensations fortes. Avec FM!, Vince Staples se penche ainsi à la fois sur la violence et son spectacle. Accompagné d'une myriade d'invités (de Jay Rock à Earl Sweatshirt), il le fait en mode commando: onze morceaux, balancés en 22 minutes à peine, parfois coupés dans leur élan, comme fauchés en plein vol. Exactement comme une vie peut l'être dans les quartiers chauds de L.A....