1 PEINTURE MAURICE UTRILLO

"La culture de la bande dessinée, c'est la culture du plouc qui regarde la télé une bière à la main. Mon esthétique vient de là: je suis un puriste du négligé, un bobo clodo. J'ai découvert la BD à 8 ans, la peinture à 14. La première exposition que j'ai vue, c'était celle consacrée à Jackson Pollock. J'ai longtemps été méfiant et même très réticent devant l'art abstrait. Je ne savais pas comment l'interpréter.
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"La culture de la bande dessinée, c'est la culture du plouc qui regarde la télé une bière à la main. Mon esthétique vient de là: je suis un puriste du négligé, un bobo clodo. J'ai découvert la BD à 8 ans, la peinture à 14. La première exposition que j'ai vue, c'était celle consacrée à Jackson Pollock. J'ai longtemps été méfiant et même très réticent devant l'art abstrait. Je ne savais pas comment l'interpréter. J'apprécie beaucoup les nouveaux objectivistes, les artistes allemands comme Max Beckmann, qui exacerbent la réalité en la tirant vers le grotesque, le moche, le laid. Et j'aime par-dessus tout Maurice Utrillo pour son dessin et son utilisation de la perspective. Les peintres qui m'ont interpellé sont ceux qui se rapprochent de la BD. Picasso, ce grand cartoonist, Georges Seurat, pour cet art accompli du pointillisme." " Krazy Kat est la meilleure BD de toute l'Histoire. George Herriman, son auteur, a créé en 1913 un dessin et une langue libres. Les pages ressemblent à un mélange de cubisme et de tapis navajos. On y parle le yiddish, l'espagnol, l'anglais shakespearien, l'argot du jazz. C'est une langue inventée, difficile à traduire, de la vraie poésie sans le côté snob. Cette BD met en scène un chat, un chien, une souris, dans le grand désert de l'Arizona: le chien est dans une case, le chat, dans une autre, et, parfois, il change de sexe. La souris, très féroce, jette des briques à la tête du chat, qu'elle déteste, mais le chat, Krazy, interprète cette brique comme un message d'amour. C'est une histoire simple en apparence, très symbolique. Krazy Kat a d'ailleurs inspiré une thèse à Umberto Eco. Selon lui, la souris, c'est l'ego, le chien, le surmoi, et le chat, le ça. La brique serait le sexe. Quelqu'un a aussi affirmé que le chien était l'esprit du fascisme, la souris, la voix de l'anarchisme, et le chat, celle de la démocratie. Mais Krazy Kat n'est peut-être qu'une histoire toute simple." "Tout ce que je sais de la littérature, je l'ai appris dans Mad. Le jour où j'ai ouvert ce magazine de BD, je suis tombé sur une parodie d' Un rêve, le poème d'Edgar Allan Poe. Mon attirance pour la parodie vient de là. Le seul genre de littérature qui me plaît en tant que genre, c'est le roman noir. Sinon, mon goût me porte vers Nabokov pour son merveilleux Lolita et Pale Fire, un livre de poèmes et de notes, une critique sauvage de la critique. Et Philip K. Dick, le seul écrivain vivant que je souhaitais rencontrer. Quand j'ai découvert ses livres, j'ai eu l'impression que quelqu'un avait écouté mon cerveau. K. Dick est un grand penseur et sans doute un grand philosophe, mais il n'a pas le style d'un Philip Roth. Je lui avais envoyé une lettre, restée sans réponse. Un jour, il a dit à un ami commun: " Dis à Art de venir me voir quand il passera par Los Angeles." Deux semaines plus tard, je débarque en Californie et je lui téléphone. Rien. Je sonne à sa porte: c'est lui. Je pensais faire une petite visite, je suis resté 3 jours, durant lesquels on a discuté non-stop. La nuit, je me couchais, épuisé. Lui, peut-être sous l'effet des amphétamines, rejoignait sa machine à écrire. J'ai appris ensuite qu'il n'avait pas répondu au téléphone car il ne pouvait régler la note. Il était très déprimé et j'étais la première personne avec qui il parlait depuis des semaines." "L'un de mes films préférés reste Chinatown de Roman Polanski, on y retrouve la même paranoïa que dans les romans de Philip K. Dick. Polanski met en jeu un monde extérieurement et intérieurement corrompu. Je n'aime pas la violence, pourtant j'adore la scène où Nicholson a la narine sectionnée. Du coup, avec ce pansement qu'il trimballe au milieu du visage, vous ne pouvez plus l'envisager comme un héros romantique. En tant que spécialiste de BD, je suis touché par le fait que Polanski prenne en considération le moindre détail. Lorsque Nicholson lit le journal chez le coiffeur, on voit un strip sur la Une. Un autre réalisateur aurait mis Dick Tracy. Polanski a choisi une BD inconnue et la reconstitution sonne juste. J'ai également un faible pour Orson Welles; il a inventé un nouveau vocabulaire, dangereux pour le dessinateur de BD, car très séduisant dans cette façon d'exagérer le décadrage. Et je suis un fan du cinéma muet de la fin des années 30. Je suis intéressé par tout ce qui impose des limites strictes à la narration." "J'ai eu comme tout le monde ma période Beatles, Stones et Kinks, puis hot jazz avec Fats Waller et Duke Ellington. Aujourd'hui, si je devais retenir une seule musique, ce serait celle des Comedian Harmonists, un sextette allemand formé par 5 chanteurs et un pianiste. Ce sont les ancêtres des Frères Jacques. Le groupe, qui était au sommet au moment de la République de Weimar, s'est séparé à l'arrivée de Hitler au pouvoir, car 3 de ses membres étaient juifs. Quand j'ai acheté leurs disques, je ne savais pas que les Comedian Harmonists allaient m'accompagner dans mon travail sur Maus. J'ai compilé 15 heures de leur musique sur des cassettes qui ont tourné en boucle pendant que je dessinais. En général, lorsque je réfléchis à un travail conceptuel, je n'écoute rien pour ne pas me distraire. Ou alors Erik Satie, qui a essayé de composer des morceaux que l'on n'écoute pas. En revanche, si c'est un travail purement technique, j'ouvre la radio ou je pose un disque: la musique libère ma main." RENCONTRE GILLES MÉDIONI