"Aux avant-premières, beaucoup de gens viennent me trouver en me disant:"Votre film m'a fait me demander comment j'aurais agi dans les mêmes circonstances." Mais ce n'est pas la bonne question! La bonne question à se poser est de savoir ce que tout le monde aurait fait, et aurait dû faire, surtout, dans les circonstances en question!" Le réalisateur belge de La Loi du plus faible, de Rapt et d'une encore plus mémorable Trilogie, a voulu que son nouveau film ( lire la critique page 31) pose une interrogation collective. Ce n'est pas par hasard qu'il n'y a pas un, ni 2, mais une quarantaine de témoins qui prétendent n'avoir rien vu, rien entendu, du meurtre sanglant d'une jeune étudiante dans un quartier du Havre que la révélation de leur mensonge va bouleverser plus encore que le crime atroce. " Le cin...

"Aux avant-premières, beaucoup de gens viennent me trouver en me disant:"Votre film m'a fait me demander comment j'aurais agi dans les mêmes circonstances." Mais ce n'est pas la bonne question! La bonne question à se poser est de savoir ce que tout le monde aurait fait, et aurait dû faire, surtout, dans les circonstances en question!" Le réalisateur belge de La Loi du plus faible, de Rapt et d'une encore plus mémorable Trilogie, a voulu que son nouveau film ( lire la critique page 31) pose une interrogation collective. Ce n'est pas par hasard qu'il n'y a pas un, ni 2, mais une quarantaine de témoins qui prétendent n'avoir rien vu, rien entendu, du meurtre sanglant d'une jeune étudiante dans un quartier du Havre que la révélation de leur mensonge va bouleverser plus encore que le crime atroce. " Le cinéma doit aussi poser des questions théoriques", affirme haut et fort un cinéaste pour lequel la mise en scène est toujours, d'une manière ou d'une autre, " une affaire de morale". C'est Yvan Attal qui lui a fait connaître le roman de Didier Decoin, Est-ce ainsi que les femmes meurent? (1). L'acteur avait acquis les droits du livre pour en réaliser lui-même l'adaptation à l'écran, mais un autre projet l'incita à plutôt demander à l'auteur de Rapt de la mener à bien. Une des premières décisions de Belvaux fut de transposer l'action du livre de New York... au Havre. " J'y avais tourné en tant que comédien, voici une vingtaine d'années... et dans la même rue", se rappelle le cinéaste, qui s'est souvenu " de la zone portuaire, de son centre reconstruit par Auguste Perret, et qui est à la fois stylisé, théâtral, avec presque un côté expressionniste allemand qui le rendait idéal pour un film où s'établit une certaine distance, un film qui ne joue pas la carte de l'identification individuelle"... Conscient que cette distance est un obstacle pour certains spectateurs, Lucas Belvaux justifie une démarche " qui ne cherche pas à remuer les tripes mais qui appelle plutôt à la réflexion". " Je voulais que le spectateur se retrouve plus à la place du juré que du témoin initial, celui qui est mis en question", précise un réalisateur très conscient d'aller à rebours d'une tendance lourde -parfois même très lourde- qui fait de l'empathie le vecteur principal de la quasi totalité des films. " L'empathie remplit tout, regrette Belvaux, et il n'y a plus dès lors aucune place pour penser par soi-même, pour peser les enjeux de ce que l'on voit. " A Rapt, film sur l'enfermement extérieur (inspiré par la séquestration du Baron Empain), succède donc 38 témoins, film sur l'enfermement "intérieur", causé non plus par des kidnappeurs et des murs mais bien par les secrets que l'on garde en soi et qui vous minent non moins cruellement... " J'ai adapté le livre très librement, en en respectant l'esprit mais en y mettant ce qui m'intéresse fondamentalement dans tous mes films, explique le réalisateur, avec des personnages très seuls, emprisonnés dans une situation, et sous la garde de leur conscience." Pas facile à filmer, la conscience! Lucas Belvaux l'a figurée, énigmatique et oppressante, par un homme debout sur le balcon faisant face aux fenêtres du personnage d'Yvan Attal. Un geste à la Fritz Lang, pour un cinéaste alliant propos exigeant et forme inspirée, comme quand il utilise les lignes de fuite ouvertes par les avenues du Havre pour mieux les "couper": " La mer est littéralement au bout de chaque rue, mais toutes les perspectives se bouchent, toute échappée est vouée à l'échec, nul ne peut s'évader quand il est prisonnier de lui-même... " Le cinéaste belge apporte une autre preuve de son talent dans une scène de reconstitution de crime plus difficilement soutenable que le crime lui-même. Lequel n'est pas montré... " J'avais écrit la scène du meurtre, en détail, mais je ne l'ai pas tournée, parce que si le spectateur avait vu le meurtre, au début, il ne pourrait jamais prendre cette distance que je souhaitais, et alors le film ne fonctionnerait pas." Cette séquence jamais concrétisée n'en a pas moins servi de balise et de référence pour Belvaux qui l'avait "dans la tête". " Je pouvais expliquer à chaque acteur ce qui s'était vraiment passé, comme si moi j'avais été le seul témoin du meurtre!", sourit-il avant de souligner l'importance de la reconstitution, " totalement réaliste dans le moindre détail de sa mise en scène policière, durant laquelle les choses apparaissent sous leur aspect le plus insupportable, et l'inaction, le silence des témoins, tout à fait impardonnables". l (1) PARU AUX ÉDITIONS GRASSET. RENCONTRE LOUIS DANVERS