Sacré John Boorman! A bientôt 82 ans (le 18 janvier prochain), le cinéaste britannique vient de signer un film de galopin, ce Queen and Country qui fait la part belle à ses souvenirs de bidasse, dans l'Angleterre du début des années 50. L'histoire est savoureuse, et déborde du strict cadre autobiographique pour embrasser les bouleversements sociétaux alors en germe. Soit ceux-là même qui ont convaincu l'auteur de Deliverance et autre Excalibur de donner une suite à son Hope and Glory, où il évoquait son enfance pendant le Blitz, à Londres, comme il s'en ouvrait lors du dernier festival de Cannes. "Je pensais à ce film depuis un moment déjà, parce que les années 50 ont coïncidé avec des changements importants. L'Angleterre était sortie de la guerre avec la gueule de bois, l'époque était morne, nous étions soumis aux rationnements. Mais si l'ancienne génération se raccrochait e...

Sacré John Boorman! A bientôt 82 ans (le 18 janvier prochain), le cinéaste britannique vient de signer un film de galopin, ce Queen and Country qui fait la part belle à ses souvenirs de bidasse, dans l'Angleterre du début des années 50. L'histoire est savoureuse, et déborde du strict cadre autobiographique pour embrasser les bouleversements sociétaux alors en germe. Soit ceux-là même qui ont convaincu l'auteur de Deliverance et autre Excalibur de donner une suite à son Hope and Glory, où il évoquait son enfance pendant le Blitz, à Londres, comme il s'en ouvrait lors du dernier festival de Cannes. "Je pensais à ce film depuis un moment déjà, parce que les années 50 ont coïncidé avec des changements importants. L'Angleterre était sortie de la guerre avec la gueule de bois, l'époque était morne, nous étions soumis aux rationnements. Mais si l'ancienne génération se raccrochait encore à la notion d'Empire britannique et à ses valeurs, nous, les jeunes, pouvions voir le changement en marche, qui allait faire de la Grande-Bretagne un endroit complètement différent. Nous étions à un tournant générationnel." Rien ne serait plus jamais comme avant, en effet, des réformes structurelles (en matière d'éducation notamment) et l'évolution des mentalités bouleversant le paysage d'Albion, pour déboucher, dans les sixties, sur un bouillonnement culturel sans précédent -"mon seul regret, c'est qu'on n'ait pas aboli des écoles comme Eton, qui subsistent aujourd'hui, et perpétuent la division en classes sociales, même si elle est moins sévère qu'à l'époque". Ce dont Queen and Country offre une illustration limpide à travers la relation entre son héros, Bill Rohan, et l'énigmatique Ophelia. On est surpris, à la découverte du film, du luxe de détails consignés par Boorman, lequel confie avoir tenu des journaux depuis l'âge de 16 ans. "Tout ce qui figure dans le film est basé sur des personnages et des incidents s'étant produits. Mais la relation entre souvenirs et imagination reste un territoire mystérieux. Parfois, l'imagination me paraît plus proche de la vérité. A l'époque de Hope and Glory, j'en avais montré le scénario à ma mère et à ma soeur, et elles avaient été fort surprises, parce que certaines choses que je pensais avoir inventées s'étaient en fait réellement produites, et elles n'en revenaient pas que je puisse en avoir eu connaissance. Et ce phénomène s'est reproduit pour ce film." Si le réalisateur disposait là d'une matière en or, Queen and Country s'est pourtant heurté à de sérieuses difficultés, d'ordre financier principalement: "Je remercie d'ailleurs au générique l'un de mes amis, à qui j'avais expliqué que le projet partait en vrille, faute d'argent, et qui, le lendemain, m'a envoyé les 350 000 dollars nous permettant de continuer. Plus de la moitié des films indépendants s'écroulent soit pendant les deux semaines précédant le tournage, soit pendant celle qui suit. C'est un business extrêmement hasardeux. Vous connaissez l'histoire de l'homme à qui l'on demande: "Comment devenir millionnaire en faisant des films indépendants?" Il répond: "En commençant milliardaire..." (rires) Aléas qui n'ont pas empêché Boorman de composer une filmographie imposante, en dépit de projets parfois avortés. Ainsi de son adaptation de The Lord of the Rings, dont il soulignait, toutefois, combien les travaux préparatoires l'avaient aidé pour réaliser le magistral Excalibur.Le réalisateur en a vu d'autres, en effet, qui vous raconte encore combien la Warner ne croyait que fort peu en Deliverance, chef-d'oeuvre absolu pourtant -"ils pensaient qu'un film sans femme était voué à l'échec, et n'arrêtaient pas de me tanner, et de couper le budget". Ou encore comment les producteurs tentèrent de le débarquer de Hell in the Pacific, pensant trouver un allié en Toshiro Mifune, avec qui l'animosité était palpable. A quoi l'acteur japonais objecta qu'il ne pouvait acquiescer:"J'ai rencontré John Boorman à Tokyo, nous avons porté des toasts et bu du saké, et je lui ai donné mon accord pour faire ce film avec lui. C'est une question d'honneur." Fort de l'expérience ainsi accumulée, quel conseil le vétéran britannique donnerait-il à un jeune cinéaste? "Le plus important, c'est d'avoir une sorte de vision. Comme l'a dit David Lean: "Faites le film que vous voulez faire, et si votre goût ne correspond pas à celui du public, arrêtez." Cela me paraît avisé."RENCONTRE Jean-François Pluijgers, À Cannes