Amsterdam. La terrasse d'un hôtel de luxe par une lourde après-midi d'août. Steven Ellison enchaîne les interviews en fumant le "cigare" que lui roule pur, à la californienne, l'attachée de presse de sa maison de disques. Ellison, né le 7 octobre 1983, est plus connu sous le nom de Flying Lotus. Boss du label Brainfeeder, saint patron des beatmakers downtempo et petit prince du beat made in Los Angeles.
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Amsterdam. La terrasse d'un hôtel de luxe par une lourde après-midi d'août. Steven Ellison enchaîne les interviews en fumant le "cigare" que lui roule pur, à la californienne, l'attachée de presse de sa maison de disques. Ellison, né le 7 octobre 1983, est plus connu sous le nom de Flying Lotus. Boss du label Brainfeeder, saint patron des beatmakers downtempo et petit prince du beat made in Los Angeles. " Le L.A. Beat n'existe pas. On parle de tellement de gens, de genres et de sons différents, entame-t-il comme pour nous couper l'herbe sous le pied et entraver toute tentative de catégorisation un peu trop sommaire . Il existe cependant une scène. Une scène de producteurs qui font du hip hop instrumental et expérimental." A la croisée de l'électronique et du rap, la musique de Flying Lotus et de ses potes trouve ses racines dans le jazz, la world, la musique psyché et certains styles d'électro comme le dubstep. En gros, c'est une collision inattendue entre l'avant-garde et le dancefloor. Un mariage des technologies du XXIe siècle avec l'expérimentation de la côte ouest dans les années 60. " Je suis d'accord. Ça a du sens pour moi. Mais je suis tellement impliqué dans tout ce bordel qu'il est compliqué de l'analyser objectivement." Le L.A. Beat, c'est aussi une nouvelle génération qui ne tripe plus sur les MC's et l'idée qu'il ne faut pas nécessairement produire des rappeurs pour faire du hip hop... Ce sont des mecs héritiers du turntablism qui ont dans la plupart des cas remplacé les platines par les laptops. Des types qui cherchent à travers le son, qui cherchent à créer le beat parfait, à se trouver, à comprendre dieu... Pionnier, aventureux, cérébral, Flying Lotus est le petit neveu de la pianiste et harpiste Alice Coltrane. Il est aussi le petit-fils de Marilyn McLeod, songwriter et productrice Motown. Un fameux pedigree dont l'Afro-Américain a tiré profit pour placer Los Angeles sur la carte des musiques électroniques. Car si la Cité des anges a longtemps été considérée comme une Mecque du rock et du rap, elle a peu été célébrée pour ses beats. Pendant l'explosion de la scène rave, les promoteurs faisaient d'ailleurs dans l'import: la house de Chicago, la techno de Detroit, l'acid house de Manchester... " J'ai le sentiment que Los Angeles a produit peu de bonnes choses dans ces domaines. Pourquoi? Parce que les gens à Los Angeles ne savent rien du froid. Et parce qu'il y a quelque chose dans l'électro qui naît à basse température. Le froid de Londres, c'est un truc que Los Angeles ne pigera jamais. Le grime par exemple n'est pas L. A. du tout... Los Angeles, c'est le soleil. C'est le beau... Ça se ressent dans la musique et dans le son. Je déteste dire ça. Parce que je dois argumenter. Je suis rentré dans des débats interminables avec des types sur le sujet. Fuck them." Flylo grandit à Winnetka, dans la San Fernando Valley, mais il vient de Detroit... Pendant que la plupart de ses potes, athlètes, font du sport, lui joue à la Nintendo et commence à réinventer le hip hop dans sa piaule. Il s'échange des pistes avec ses bros DJ et joue sa musique sur les parkings de night clubs. A partir de 2003, The Little Temple, east Hollywood, sert de catalyseur. " Il y avait deux soirées. Le mardi, c'était Sketchbook, et le lendemain souvent Eric Coleman (Mochilla). Les mecs te passaient du Madlib, du J. Dilla... C'était back to the beat. On était tous là, motivés et inspirés." A l'époque, les nuits se terminent souvent à côté des bagnoles dans un nuage de fumée autour du ghetto-blaster. Mais les collecifs Dublab, les labels Plug Research et Stone Throw jettent les bases du mouvement. Les soirées Low End Theory du mercredi lancées en 2006 par Kevin Marques Moo alias Daddy Kev font le reste. Elles se déroulent au Airliner, dans les Lincoln Heights. Le Airliner a une capacité de 600 personnes et une installation sonore qui donne l'impression de se retrouver dans un subwoofer. " Il s'agit d'un projet de notre communauté. J'ai vu des gamins qui assistaient à ces fêtes et qui montent maintenant sur scène. C'est important que des plateformes comme ça existent et que tu puisses y entendre différents types de sons. Ces soirées ont sacrément influencé des tas de DJ's et de producteurs. Tu pouvais passer de la drum'n'bass, du dubstep, du hip hop, du vieux rock psychédélique... C'était pas le genre techno night. C'était des everything nights. Elles m'ont beaucoup marqué." L'énergie y est jeune. Très jeune. " On ne parle pas de pépères de 40 balais mais de gosses qui atteignaient péniblement les 18 ans. Ils étaient tout excités. Se lâchaient. Devenaient complètement dingues. Je regrette de ne pas avoir assisté à ce genre d'événements quand j'étais gamin. Il n'y avait rien de tel quand j'avais 18 piges. Rien du moins que je connaisse. En même temps, je n'étais pas impliqué dans la scène musicale à cet âge-là. Je ne sortais pas beaucoup. J'étais davantage dans le cinoche. J'allais voir des films." Foutrement inventif, Flying Lotus est aussi furieusement indépendant. En 2008, il ouvre sa propre structure, le label Brainfeeder, au catalogue duquel figurent aujourd'hui Teebs, Daedelus ou le Gaslamp Killer... La crème du beat West Coast. " Je ne voulais voir aucune maison de disques récupérer et prendre en main tout ce que nous avions bâti, se souvient-il . Je pense que les choses qu'on fait sont spéciales. Nous devions nous imposer avec ce que nous pouvions accomplir en équipe et que personne d'autre ne peut imiter. Beaucoup de labels européens étaient prêts à sortir des mecs comme Sam (Baker, aussi connu sous le nom de Samiyam, ndlr ) et moi. Mais c'était à nous de gérer tout ça. Cette musique, nous l'avions créée. Nous devions lui offrir un toit. " La démarche est plus artistique qu'entrepreneuriale. Sincère que vénale. Brainfeeder n'est pas une source de revenus. Brainfeeder est un hobby. Au début, Steven pense juste ouvrir la boîte pour sortir les trucs de ses potes. " Je ne cherchais pas à me forger une réputation, à provoquer de grandes éclaboussures. Je la voyais comme une entité où des mecs pourraient venir mettre à jour leurs bazars de weirdos..." Pas étonnant venant d'un type, qui, pour son album Los Angeles, samplait des sons de respirateur artificiel et de moniteurs enregistrés dans la chambre d'hôpital de sa mère décédée en 2008. Ce dont a besoin un artiste pour figurer dans le catalogue de Brainfeeder?" Some good shit, répond Flylo. J'en ai marre de ne sortir que des beat tapes. Je veux aller plus loin avec le label. Elargir nos idées." Baptisé le Jimi Hendrix de l'outil électronique, le Lotus volant est aussi talentueux qu'ouvert d'esprit. " J'apprécie la comparaison évidemment. Mais je suis juste moi. Un mec qui adore Jimi mais aussi des trucs comme Tool, Aphex Twin, Snoop Dogg, DJ Krush et Björk." Un mec venu du hip hop dont il a, consciemment ou pas, brisé les règles. " Je pense que le hip hop est bien plus vaste que tout ce que les gens croient. Je me fous de m'éloigner de la tradition. Le hip hop, ce n'est pas nécessairement du boom bap, boom bap... Toutes les règles sont faites pour être enfreintes. Et tout ça n'est que musiques électroniques." Si Lord of Lords d'Alice Coltrane avait fortement influencé Cosmogramma, Until the Quiet Comes possède un arbre généalogique nettement plus touffu. Flylo a puisé son inspiration un peu partout. Chez Can, Stereolab, Portishead, Radiohead... " La première crainte qui m'a envahi, c'était de me répéter. Je voulais bosser avec les mêmes gens que d'habitude et le risque est évidemment de te singer. Je suis passé par différents états d'esprit. J'ai pensé n'inviter personne. Puis imaginé enregistrer un disque pour enfants. L'innocence de l'enfance, c'est d'ailleurs finalement ce qui m'a porté. Je me suis imaginé un gosse qui voit le monde pour la première fois ou un jeune homme qui découvre une autre planète." Ce disque lui a pris deux ans. " Deux ans à vivre, à m'aimer, à me détester, à faire. Deux ans de jeux vidéo..." Welcome to L.A.. TEXTE JULIEN BROQUET