Ne dites surtout pas à ce punk de Derf Backderf qu'il vient de réaliser avec Kent State l'un des meilleurs romans graphiques de ces dernières années: il déteste ce terme " horrible" de "graphic novel". Lui préfère parler simplement de "bande dessinée" ou de "BD documentaire", ce qui est particulièremen...

Ne dites surtout pas à ce punk de Derf Backderf qu'il vient de réaliser avec Kent State l'un des meilleurs romans graphiques de ces dernières années: il déteste ce terme " horrible" de "graphic novel". Lui préfère parler simplement de "bande dessinée" ou de "BD documentaire", ce qui est particulièrement le cas de ce pavé de près de 300 pages, rempli de notes, de références et de fiches explicatives sur les forces en présence. Un travail de journaliste (il en a le diplôme) pour lequel il a multiplié les recherches et les entretiens directs, mais qui n'arrive pourtant pas à faire de l'ombre au formidable travail d'auteur et de dessinateur qui s'impose à la lecture de Kent State. Si son trait reste immédiatement identifiable, Backderf en a poussé la précision et le réalisme à l'extrême, usant désormais du noir et blanc comme les grands maîtres du genre. Mais c'est aussi sa dramaturgie qui impressionne ici: Backderf ne se contente pas de nous refaire revivre avec précision l'agitation et la vie étudiante des seventies, il nous plonge âme en avant dans un drame qui se joue en cinq jours, du 30 avril au 4 mai. Cinq jours où la tension monte, où les erreurs s'additionnent, où les fake news et la peur remplacent peu à peu la raison. Cinq jours aussi que l'on revit en compagnie et au plus près de Jeff, Allison, Bill et Sandy, le coeur serré par le destin qui les attend, et dont ils étaient, eux, totalement insouciants. Du grand art, américain et engagé.