"American VI: Ain't No Grave"

Distribué par Universal.
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Distribué par Universal. Quand le producteur Rick Rubin approche Johnny Cash en 1993, c'est la rencontre de 2 mondes musicaux a priori étanches: Rubin (1963) est déjà célèbre pour sa production en rap et métal, faisant engranger aux Beastie Boys, Run DMC et Red Hot Chili Peppers, moult disques d'or. Quant à Cash (1932), il a déjà connu plusieurs vies, celles qui nouent et effacent les mythes, évoquées dans le biopic de 2005 ( Walk The Line avec Joaquin Phoenix). Un mec repu de folk et de country, noyant dans le rock primal les raisins d'une éternelle colère américaine. Le héros de Dylan est aussi celui des taulards - il a publié 2 live en prison en 1968 et 1969 - et, de manière générale, une mauvaise cons- cience et un grand talent narratif. Largué par son label en 1991, Cash a presque 60 piges et un avenir que la plupart des observateurs situent plutôt derrière lui... La brillante - et simplissime - idée de Rubin est d'amener alors Cash dans son territoire privilégié: la chanson dénudée. Ce sera le cas de la plupart des titres de ces American Recordings qui vont s'étendre sur une décennie (1993- 2003) et 4 albums à succès. Le répertoire roots y dévie volontiers de sa course naturelle et toute une nouvelle génération découvre Johnny dépeçant puis reconstruisant Nine Inch Nails ou Beck. Entretemps, l'homme en noir a été diagnostiqué souffrant d'une maladie dégénérative qui le fragilise et confie à sa voix un supplément de gravité. Quand il meurt le 12 septembre 2003, il reste en stock des inédits, enregistrés par Rubin, bien évidemment. Après le posthume American V, paru en juillet 2006, voilà donc ce qui sera sans aucun doute le legs final d'une extraordinaire collaboration. Au milieu des sessions, en mai 2003, à ses propres tourments de santé déclinante, Cash ajoute un autre fardeau, plus intense encore: la mort de sa femme, June Carter, le grand amour de sa vie. A partir de ce moment-là, enregistrer devient selon ses propres dires " sa seule raison de vivre". Le disque exprime magnifiquement cet irrépressible sentiment de dernière ligne droite d'un artiste ayant passé plus d'un demi-siècle à transcender les tourments de l'âme humaine. Quand il ne s'adresse pas directement à Dieu (dans son propre I Corinthians 15:55), il reprend des titres d'autrui qui convergent vers la même lumière noire brillante, celle qui couvre une vie passionnée, pour en souffler les ultimes et glorieuses bougies. Sa façon de faire muter les morceaux - comme le Redemption Day de Sheryl Crow - dans une carcasse de rugosité et de dénuement sincère est sans appel. Comme il le chante de ce larynx fissuré en échos de douleurs assumées, " I leave this old world with a satisfied mind". Une sacrée vie, Johnny. Philippe Cornet