"J'ai commencé à jouer à 10 ans à peine. Ma mère était attachée de presse à Paris. Elle connaissait Raoul Ruiz, ce qui m'a donné l'opportunité de tourner dans plusieurs de ses films alors que je n'étais encore qu'enfant. C'était déjà des expériences étonnantes à vivre. Je me retrouvais sur des tournages, souvent au Portugal, sans mes parents, à jouer des assassins dans des films de pirates aux accents fantastiques. De là, j'ai logiquement continué à évoluer dans un circuit auteuriste. D'où les rencontres avec Eric Rohmer, François Ozon, Arnaud Desplechin ou, plus récemment, Xavier Dolan. J'ai eu beaucoup de chance."
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"J'ai commencé à jouer à 10 ans à peine. Ma mère était attachée de presse à Paris. Elle connaissait Raoul Ruiz, ce qui m'a donné l'opportunité de tourner dans plusieurs de ses films alors que je n'étais encore qu'enfant. C'était déjà des expériences étonnantes à vivre. Je me retrouvais sur des tournages, souvent au Portugal, sans mes parents, à jouer des assassins dans des films de pirates aux accents fantastiques. De là, j'ai logiquement continué à évoluer dans un circuit auteuriste. D'où les rencontres avec Eric Rohmer, François Ozon, Arnaud Desplechin ou, plus récemment, Xavier Dolan. J'ai eu beaucoup de chance." La liste est longue, en effet, et plutôt bien fournie, à laquelle on pourrait encore ajouter les noms de Jacques Doillon, Paulo Rocha, James Ivory ou Noémie Lvovsky. Parmi d'autres. Quadra au visage rieur d'éternel enfant sauvage, Melvil Poupaud a déjà ainsi, l'air de pas y toucher, traversé quatre décennies d'un 7e art qu'il affectionne à la fois curieux et exigeant. Une vie de cinéma d'où se détache inlassablement la figure tutélaire de Ruiz, génial Franco-Chilien avec qui il tournera dix fois, entre 1984 et 2010. "Gamin, il m'a fait faire des choses parfois très violentes. Il arrivait toujours à m'embobiner avec beaucoup de bienveillance, en cultivant une forme d'hermétisme, et en tournant tout sur le mode du jeu. Du coup, moi, tirer au pistolet dans les couilles d'un mec ou trancher une gorge, j'adorais ça. C'était des films fauchés, très artisanaux. On mettait de la pâte à modeler sur le cou d'un type et il fallait que je coupe un petit tuyau au bon endroit pour que le sang gicle. C'était éclatant. Mais c'est sûr que quand je regarde ces films aujourd'hui, je me dis qu'on n'oserait plus faire ça avec un enfant." Quelques semaines à peine après avoir excellé en repris de justice engagé sur l'hypothétique voie de la rédemption dans le percutant Tête baissée de Kamen Kalev (lire la critique dans Focus du 19/02), l'acteur est aujourd'hui le coeur battant du Grand Jeu de Nicolas Pariser, thriller politico-littéraire un peu bancal où il épate encore en écrivain dandy-bohème qui évolue en solitaire et en retrait, à la marge du monde et des hommes. Soit une possible définition d'un état d'esprit qu'il a volontiers multiface. Fan de Dylan et de Gil Scott-Heron, Poupaud joue de la basse aux côtés de son frère Yarol dans le groupe Black Minou, mais aussi sur Palermo Hollywood, le prochain disque de Benjamin Biolay. Touche-à-tout intello mais pas trop, charmeur mais pas lover, il est cette inlassable tête chercheuse pour qui la vie est un grand champ ludique des possibles, réalisant de petits films expérimentaux qui intègrent le circuit des galeries et des festivals quand il n'apparaît pas dans des clips de Bashung. D'où ce statut singulièrement privilégié d'acteur libre et vrai, qui semble aller où il veut quand il veut. Et ce, qu'il tourne sous la direction d'Angelina Jolie (By the Sea en 2015) ou s'aventure plutôt du côté de la Cité Interdite en compagnie de la superstar chinoise Fan Bingbing (The Lady in the Portrait de Charles de Meaux, à sortir prochainement). "J'ai moi-même un peu de mal à identifier la place que j'occupe parce que ça fait longtemps que je fais du cinéma. Je n'ai pas réellement connu de creux. J'ai tourné dans beaucoup de films aujourd'hui estimés mais je n'ai jamais non plus vraiment explosé dans un succès commercial. Les gens me connaissent, notamment à l'étranger -j'ai déjà eu droit à des petites rétrospectives au Japon ou aux Etats-Unis-, et en même temps j'ai l'impression d'être anonyme. Je sais que j'ai tout fait pour ça -je n'aime pas être reconnu dans la rue ou qu'on soit au courant de ma vie- mais, d'un autre côté, je dois avouer que l'idée que les films dans lesquels j'apparais intègrent une espèce de patrimoine culturel me fait beaucoup fantasmer. C'est une drôle de position." Pas le dernier des paradoxes pour celui qui s'essayait en 2011 à l'exercice impudique de l'autobiographie avec Quel est Mon noM?, livre-confession où il revient notamment sur son obsession pour Jane March sur le tournage de L'Amant de Jean-Jacques Annaud ou la passion fusionnelle qu'il a vécue adolescent avec Chiara Mastroianni. "Oui, je le concède, ça peut sembler contradictoire quand on prétend chérir une forme d'effacement. Mais disons que ce bouquin, fidèle à mon adage, je l'ai sorti discrètement..." Et le visage sans âge de l'acteur, pas peu fier de son tour, de se figer dans un grand sourire farceur. RENCONTRE Nicolas Clément