Moodymann
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Moodymann "DJ Kicks" DISTRIBUÉ PAR! K7. 7 En 2011, le Berlinois Olivier $ se payait un joli petit tube underground avec Doin' Ya Thang. Gâterie deep house de près de sept minutes, le morceau samplait entre autres un live de Moodymann. S'adressant au public, ce dernier y expliquait notamment qu'il existait pour lui deux catégories de musique: "We have the good shit.. and we have the other shit." Aussi simple et péremptoire que ça. La sentence illustre bien l'attitude du bonhomme, grande gueule dans un milieu souvent ronronnant: comme son nom l'indique, Moodymann fonctionne à l'humeur... Il fait surtout partie de ces DJ investis, passionnés, que le bon BPM passionne moins que le feeling musical général. Né Kenny Dixon Jr., Moodymann offre ainsi ce paradoxe: peu enclin à la langue de bois, il reste extrêmement rare en interview et joue souvent caché ou masqué... Après un album éponyme en 2014, il sort aujourd'hui un long mix, commandé par la série DJ-Kicks. Un 52e épisode qui balaie large, mais vise juste, trip musical long en bouche qui consacre un peu plus l'aura du DJ. Flashback. Il y a 20 ans, la franchise DJ-Kicks démarrait en laissant notamment les clés de la maison à des pointures techno, tels Carl Craig ou Claude Young (Underground Resistance). Les liens entre ces pionniers et Moodymann ne manquent pas. Comme eux, Kevin Dixon Jr. vient de Detroit, métropole américaine déglinguée, sinistrée depuis la fermeture de ses principales industries. Dans les années 80, cette ambiance de chancre urbain avait pu donner naissance à la techno -ses rythmes machinaux, ses mythes futuristes post-apocalyptiques. En débarquant dix ans plus tard, Moodymann fera toutefois un pas de côté par rapport à cette évangile dance. A la froide transe clinique, il va préférer une certaine suavité deep house. Une musique tout aussi chargée politiquement, mais moins obnubilée vers le futur qu'obsédée par un certain esprit soulful seventies. Cette ligne de conduite reste plus que jamais d'actualité sur ce DJ-Kicks. En près de 80 minutes, le disque balaie pas moins d'une trentaine de titres. Et brasse, sans que l'on ne s'en rende compte, une multitude de genres différents. Le résultat consiste en un mix mellow-cake jamais mollasson, bande-son idéale d'une fin de journée d'été. Moodymann démarre ainsi avec la soul orchestrale de Yaw, enchaîne avec la plainte de Cody Chesnutt, pour déboucher sur le rap jazzy de Dopehead, camarade de Danny Brown, tous deux issus de... Detroit. Tout au long de l'exercice, les changements de cap sont nombreux, de la guitare folk lunaire de José Gonzalez aux grésillements techno du Peter Digital Orchestra. L'un des grands écarts les plus spectaculaires a lieu par exemple en fin de parcours, quand Moodymann enchaîne les vocalises outrageusement house de Lynn Lockamy au spoken word incantatoire d'Anne Clark. Evidemment, le mélange, voire la confrontation des styles, est devenu un lieu commun pour ce genre de mix. La manière dont Moodymann opère et en profite pour raconter une histoire reste cependant particulièrement jubilatoire. LAURENT HOEBRECHTS