C'était en 1988. Les éditions Dupuis, désireuses de sortir de leur "niche" d'éditeur jeunesse et humour (pour l'essentiel), décidaient, sous la houlette de Jean Van Hamme alors directeur éditorial, de créer une nouvelle collection, plus adulte, plus mature, et permettant la publication d'histoires tenant en un ou quelques volumes, avec une pagination plus souple que le standard "48cc". Soit les débuts de ce qu'on appellera un peu plus tard "le roman graphique". Hausman et Dubois auront l'honneur d'inaugurer cette "Aire Libre" avec Le Crépuscule des elfes, suivi par Van Hamme himself, et les trois volumes de son ...

C'était en 1988. Les éditions Dupuis, désireuses de sortir de leur "niche" d'éditeur jeunesse et humour (pour l'essentiel), décidaient, sous la houlette de Jean Van Hamme alors directeur éditorial, de créer une nouvelle collection, plus adulte, plus mature, et permettant la publication d'histoires tenant en un ou quelques volumes, avec une pagination plus souple que le standard "48cc". Soit les débuts de ce qu'on appellera un peu plus tard "le roman graphique". Hausman et Dubois auront l'honneur d'inaugurer cette "Aire Libre" avec Le Crépuscule des elfes, suivi par Van Hamme himself, et les trois volumes de son célèbre S.O.S. Bonheur, dessiné par Griffo. Depuis, Aire Libre s'est imposée comme une collection prestigieuse et souvent aventureuse, riche d'un catalogue ambitieux et sans faute: Le Voyage en Italie de Cosey, Sur la route de Selma de Tome et Berthet, Le Réducteur de vitesse de Blain, Le Jardin des désirs puis La 27e Lettre de Will, et plus récemment la saga collective des Gens honnêtes ou La Grande Odalisque de Ruppert, Mulot et Vivès... Aire Libre sort chaque année une pépite de sa besace. Dupuis compte d'ailleurs fêter son trentième anniversaire tout au long de l'année avec quelques rééditions attendues, et des nouveautés à la mesure. Ainsi de ce Cinq branches de coton noir, dessiné par Cuzor et scénarisé par Yves Sente: 180 planches d'une grande fresque américaine, voyageant de 1776 à Philadelphie jusqu'aux plages de Normandie en juin 1944, et s'achevant dans les effroyables froid et fracas de la bataille des Ardennes. Remarquable, mais étrangement classique dans ses manières, en tout cas pour entamer l'anniversaire d'une collection qui, pour l'essentiel, a toujours eu le goût du beau tout en fuyant les conventions. Cinq branches de coton noir est le récit -fictif mais basé sur des faits réels- d'un drapeau: le tout premier des futurs États-Unis d'Amérique que l'indépendantiste George Washington commande en 1776 à la couturière Betsy Ross. Ce que l'Histoire ne savait pas, et que Yves Sente invente, c'est que sa domestique noire, Angela Brown, coudra en secret une étoile à cinq branches, et de coton noir, dissimulée sous la couture d'une étoile blanche. Un symbole en hommage à la communauté noire qui pourrait devenir, 170 ans plus tard, une formidable arme contre le racisme et la ségrégation régnant aux États-Unis et au sein du corps des Marines. C'est ainsi que trois soldats noirs vont se mettre en quête de ce drapeau, volé au cours de la guerre d'indépendance par un mercenaire prussien, et désormais butin de guerre d'un officier nazi... Du souffle, du grand spectacle, des bons sentiments, des personnages forts... Il n'y a pas grand-chose à reprocher à cet imposant album, et certainement pas le dessin réaliste et terriblement efficace de Steve Cuzor. On soupçonne par contre Yves Sente d'être tombé sur l'histoire de Betsy Ross en travaillant sur la série XIII: les ressorts et la grammaire de son récit auraient parfaitement pu lui convenir.