"Ravier ananas". "Coupe Chamonix". "Pêche Melba". Les mots sont dérisoires, presque désespérés. Leur lettrage rouge cheap orne une enseigne lumineuse délicieusement décatie. Les termes en question contiennent cette part d'obsolescence, pour une fois non-programmée, symbolisant la vanité des entreprises humaines. Au-delà de leur sens, c'est leur forme même qui les précipite sans ménagement dans le néant. L'image compte parmi les plus emblématiques d'Harry Gruyaert (1941, Anvers). Elle date des années 70, dont elle suinte la bonhomie, cette Belgique de papa dans laquelle francophones et néerlandophones ne s'étaient pas encore tout à fait tourné le dos. "Papa", le mot n...

"Ravier ananas". "Coupe Chamonix". "Pêche Melba". Les mots sont dérisoires, presque désespérés. Leur lettrage rouge cheap orne une enseigne lumineuse délicieusement décatie. Les termes en question contiennent cette part d'obsolescence, pour une fois non-programmée, symbolisant la vanité des entreprises humaines. Au-delà de leur sens, c'est leur forme même qui les précipite sans ménagement dans le néant. L'image compte parmi les plus emblématiques d'Harry Gruyaert (1941, Anvers). Elle date des années 70, dont elle suinte la bonhomie, cette Belgique de papa dans laquelle francophones et néerlandophones ne s'étaient pas encore tout à fait tourné le dos. "Papa", le mot n'est pas innocent: on sait que Gruyaert a grandi à l'ombre de figures tutélaires, lui qui a régulièrement confié: " À la maison, il y avait d'abord Dieu, puis le pape, puis mon père." Mais revenons à la scène littorale, avec laquelle on se trouve sur le socle de ces Rivages si chers à ce membre de l'agence Magnum qui repeint le monde depuis plus de 50 ans. Depuis un marchand de glaces ouvert sur la digue, le regardeur découvre un tronçon de mer. Les lumières se surimposent: néons putassiers, atmosphère de clair-obscur et luminosité du large portée par l'air cristallin. À cette image désolée en répond une autre. Nous sommes toujours sur le bord de mer (à Ostende en 1988), mais cette fois une silhouette donne la mesure des choses. Un promeneur chapeauté défie un ciel tourmenté. Entre ombre et lumière, l'homme progresse cerné par le béton, ce barrage construit pour exclure tout ce qui effraie. Il y a là plus de belgitude que peut en contenir une image. Les prises de vue d'Harry Gruyaert sont arrachées à notre inconscient collectif: il faudrait pour cette raison les ranger quelque part dans le patrimoine iconographique du pays. " Mes influences proviennent surtout du cinéma et de la peinture. Le travail d'Antonioni sur la couleur a été décisif, au sens où, malgré l'artifice du décor repeint, par exemple, il a réussi à faire passer une émotion intense." Les résonances de cette profession de foi accompagnent le visiteur tout au long de l'exposition anversoise. On est médusé par cette quête frénétique de la couleur et de son rendu -quête qui n'est pas sans évoquer Bonnard, dont on dit qu'armé d'une petite boîte garnie de pinceaux et de tubes, il retouchait ses toiles dans les musées, pendant qu'un assistant se chargeait de distraire le gardien. Il y a chez Gruyaert le même perfectionnisme, lui qui a toujours concédé " passer plus de temps à sélectionner ses images et à travailler ses tirages qu'à photographier". L'intérêt de la rétrospective du FOMU est de montrer le caractère varié du travail de l'intéressé. On pense tout particulièrement à une série comme TV Shots (1974), à laquelle on n'est pas forcément préparé. Le pitch? Lors d'un séjour à Londres, fasciné par l'image couleur des premiers écrans de télévision, Gruyaert se fend d'un "reportage sur le monde" en photographiant la petite lucarne de sa chambre d'hôtel, non sans jouer avec les distorsions que la manipulation de l'antenne rend possible. Le tout pour une série conceptuelle qui revisite des événements aussi singuliers que les missions Apollo ou la prise d'otages aux Jeux olympiques de Munich.