"Très jeune, j'avais lu Le traité du style d'Aragon, et j'avais appris que l'auteur s'opposait à sa republication. Je trouvais ça incroyablement scandaleux. J'étais convaincu qu'une £uvre appartient à qui s'en empare. J'en avais fait une édition pirate. J'avais singé la couverture de Gallimard..." Naïveté ou provocation juvénile, la carrière de Gérard Berréby a commencé sur cette évidence. Qui devait le mener, quelques notions de droits d'auteurs plus tard, à fonder Allia, une maison d'édition qui a su gagner ses lettres de noblesse en petit format, au fil de 30 ans de parcours et de 500 titres au catalogue. Berréby en est plus que ...

"Très jeune, j'avais lu Le traité du style d'Aragon, et j'avais appris que l'auteur s'opposait à sa republication. Je trouvais ça incroyablement scandaleux. J'étais convaincu qu'une £uvre appartient à qui s'en empare. J'en avais fait une édition pirate. J'avais singé la couverture de Gallimard..." Naïveté ou provocation juvénile, la carrière de Gérard Berréby a commencé sur cette évidence. Qui devait le mener, quelques notions de droits d'auteurs plus tard, à fonder Allia, une maison d'édition qui a su gagner ses lettres de noblesse en petit format, au fil de 30 ans de parcours et de 500 titres au catalogue. Berréby en est plus que la tête pensante: le comité de lecture à lui seul. " Quand je décide de publier un livre, c'est que je pense qu'il est indispensable que je le fasse. Je ne suis pas adossé à une famille ou à une banque, je n'ai pas de subsides publics. Je suis en dehors de tout ça, je n'entre dans aucune logique de cour." Allia, ses livres reconnaissables entre mille, hors format, hors norme, jolis, percutants, ont surtout dessiné au cours du temps un catalogue résolument surprenant, généreux et hors modes, composé essentiellement de l'exhumation de titres oubliés ou délaissés. La philo Renaissance y côtoie les romans contemporains; les textes sur l'art, les incontournables punk ( Please Kill me), ou les réflexions linguistiques d'un sinologue. Un grand échiquier de culture transgenres sur lequel Berréby aime déplacer des lecteurs avides d'"autre chose". " On interfère dans la vie des gens. Je pense qu'un lectorat a besoin d'être bousculé, a besoin d'être violé." Une conviction professionnelle qui va aussi chercher dans la profession de foi intime: " Je travaille sans filet, et c'est cette prise de risques qui fait avancer les idées. Sinon, on se retrouve dans le confort et le vieillissement, et donc la sclérose. Rien n'est jamais acquis. Si j'ai la moindre garantie, c'est un étouffoir. A partir du moment où quelqu'un s'intéresse à un livre qui m'intéresse, c'est que je suis en retard, et donc ce n'est plus mon travail." Depuis quelques mois, l'homme a d'ailleurs ajouté un étage à ses vivifiantes incertitudes, laissant l'occupation des caves de sa maison à Adrien Bosc, ancien stagiaire qui y a récemment lancé la fabuleuse revue Feuilleton, non sans avoir demandé à son mentor d'en assumer la rédaction en chef. Lequel ne s'est pas fait prier. " C'est précisément parce que je ne viens pas de la presse que j'ai dit oui. Dans la vie, il y a des choses beaucoup trop importantes pour qu'on veille à ne pas les laisser exclusivement entre les mains de spécialistes."Mêlant reportages au long cours et textes littéraires, dossiers et charte graphique franchement addictive, la revue en est à son troisième numéro ( lire page 30), et creuse doucement son propre sillon. " Il y a des possibilités, il suffit de s'en emparer. Moi je ne veux pas mourir dans la misère morale, psychologique, dans le désastre de rencontres avortées. Je tente d'interférer dans les divers domaines de ma vie pour tenter d'être un homme debout à une époque où il est parfois plus facile de courber l'échine", réplique-t-il avant de filer droit. Pas du genre à jouer les prolongations dans le confort tassé d'un fauteuil de café, on l'aura compris. l YSALINE PARISIS