En 2017, Simeon Wade mourait à l'âge de 73 ans. Presque personne ne s'aperçut de son décès -car il n'était pas une célébrité. Après une vague carrière universitaire consacrée à l'Histoire intellectuelle, il était devenu infirmier dans un hôpital psychiatrique du comté de Los Angeles à la fin des années 70. Plus rien, ou presque, n'était venu interrompre le cours de sa vie ensuite. Pourtant, lorsqu'il mourut, il lai...

En 2017, Simeon Wade mourait à l'âge de 73 ans. Presque personne ne s'aperçut de son décès -car il n'était pas une célébrité. Après une vague carrière universitaire consacrée à l'Histoire intellectuelle, il était devenu infirmier dans un hôpital psychiatrique du comté de Los Angeles à la fin des années 70. Plus rien, ou presque, n'était venu interrompre le cours de sa vie ensuite. Pourtant, lorsqu'il mourut, il laissa derrière lui un document étonnant, dont tout le monde avait ignoré l'existence: le récit de journées passées en compagnie de Michel Foucault lorsque celui-ci, au printemps 1975, donna une série de conférences en Californie. C'est ce récit qui paraît enfin en français. Wade y raconte, sous formes de courts chapitres dont l'essentiel est formé de dialogues: la rencontre avec Foucault sur le campus de Berkeley, la décision du philosophe de répondre à son invitation de découvrir Death Valley avec son compagnon, l'expérience du paysage, celui de la prise en commun de drogues -ainsi que d'innombrables propos de Foucault sur les sujets les plus variés. Le ton en est presque naïf dans son admiration, tandis que le philosophe ne semble jamais, même au milieu d'un trip, se départir d'une forme de réserve polie, comme si ses réponses aux questions pressées et curieuses de Wade étaient celles qu'il aurait données à un intervieweur. Il n'en demeure pas moins que, pour la première fois, les descriptions de Wade viennent attester de la réalité de plusieurs épisodes qui étaient, depuis, rentrés dans la légende dorée de Foucault et dont il était difficile de savoir s'ils étaient mythiques ou pas. Surtout, elles laissent entrevoir les conditions d'une certaine forme de vie: celle de la communauté gay de l'est des États-Unis au milieu des années 70 -ses amitiés, ses rituels, ses rencontres et certaines de ses pratiques sexuelles. Comme on dit, il s'agit d'un document -précieux, bienveillant, souvent joyeux, et réveillant le souvenir d'un âge disparu pour toujours.