Gérard. Cinq années dans les pattes de Depardieu

DE MATHIEU SAPIN, ÉDITIONS DARGAUD, 160 PAGES.

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Quand il n'a pas la tête dans les étoiles pour imaginer les aventures loufoques de Sardine et sa bande de petites canailles (la série à succès Sardine de l'espace), Mathieu Sapin s'immisce dans les coulisses du grand mécano politique français pour en raconter les rouages. Ces récits, bien qu'édifiants et instructifs, ne parviennent que trop rarement à capter les ressorts de la comédie humaine derrière les postures, comme a si bien réussi à le faire Blain avec son formidable Quai d'Orsay. Pour exploiter au mieux ses évidentes qualités de metteur en scène de la réalité, il lui fallait resserrer sa focale et trouver un personnage romanesque. Le dessinateur a tiré le gros lot avec l'insaisissable Gérard Depardieu.

En avant toute!

Leur rencontre remonte à 2012. Sapin est contacté par un proche de Gégé, Arnaud, à la fois producteur et homme d'affaires, qui cherche un dessinateur prêt à accompagner l'acteur en Azerbaïdjan pour le tournage d'un documentaire de 52 minutes. Les notes de voyage d'Alexandre Dumas dans la région doivent servir de fil rouge. Et comme à l'époque, le père des Trois mousquetaires était accompagné d'un peintre, Jean-Pierre Moynet, à la fois confident et illustrateur officiel, Arnaud a décidé de flanquer l'acteur d'un dessinateur. Encore faut-il qu'il adoube la nouvelle recrue. Ce qui n'est jamais gagné avec l'imprévisible mastodonte. Les récentes incursions de Sapin dans le champ politique vont aider à amadouer l'animal, fasciné par les hommes de pouvoir (de Sarko à Poutine), et surtout, comme on le verra tout au long de ce portrait grandeur nature, protecteur inlassable des arts et des lettres. Sa maison à Paris est d'ailleurs un musée où l'on croise aussi bien une sculpture de Germaine Richier, une installation de Brancusi qu'une vanité d'André Lamy.

On retrouve la petite équipe à Bakou. "Avec Gérard il faut que ça bouge. Qu'il se passe quelque chose. Tout le temps. Sinon il s'emmerde", commente en voix off l'auteur, qui entremêle astucieusement son point de vue (il se met en scène tout du long) et celui de son sujet. Entre deux étapes dans la pampa, jamais très loin d'une cuisine qu'il ne va pas tarder à dévaliser, Depardieu se laisse aller à quelques confidences sur sa jeunesse ou sur la mort de ses proches, son fils Guillaume bien sûr mais aussi la chanteuse Barbara. "Quand t'es en vie et que tu penses à quelqu'un, il n'est jamais mort...", assène le Rabelaisien. Dix jours à ses côtés laissent entrevoir une créature hors normes plus complexe que ce que les médias montrent. Il est à la fois disponible pour les badauds qui le reconnaissent et lui demandent des selfies (soit pas loin de 90 % de la population mondiale...), volontiers provocateur, philosophe à ses heures, et d'une franchise qui déroute ses interlocuteurs. Soit un mélange improbable d'ogre et de raffinement. Gégé ayant accepté le principe du portrait dessiné -"Mais si tu le fais, tu le fais vraiment. Il faut que tu parles de Depardieu qui se casse la gueule en scooter... Depardieu qui pisse dans un avion...-, les deux compères vont se retrouver à plusieurs reprises au cours des années suivantes, notamment sur le tournage du Divan de Staline, le film de Fanny Ardant, l'occasion à chaque fois pour Sapin, de son trait expressif et malicieux, de sonder plus profondément cette personnalité qui a choisi la fuite en avant par haine de soi. "Putain, même en BD je peux plus me voir", lâche-t-il un jour qu'il feuillette (sans lui demander la permission) le carnet de son complice...

LAURENT RAPHAËL