Il y a une énergie propre à Véronique Bergen -philosophe, essayiste, romancière, poétesse, académicienne adepte du punk davantage que du point-virgule. Cette énergie, c'est celle d'une autrice viscérale, foisonnante, irréductible, qui refuse de renoncer à quoi que ce soit qui a constitué sa marque de fabrique: radicalité de ses sujets, difficulté qu'il y a à les penser ou les écrire sans céder aux goûts ou aux sensibilités du moment, musique, sensuelle et baroque, d'une prose multipliant les fulgurances de langue. Ses trois derniers ouvrages (qui, avec son récit Icône H., paru chez Onlit, et son recueil de poés...

Il y a une énergie propre à Véronique Bergen -philosophe, essayiste, romancière, poétesse, académicienne adepte du punk davantage que du point-virgule. Cette énergie, c'est celle d'une autrice viscérale, foisonnante, irréductible, qui refuse de renoncer à quoi que ce soit qui a constitué sa marque de fabrique: radicalité de ses sujets, difficulté qu'il y a à les penser ou les écrire sans céder aux goûts ou aux sensibilités du moment, musique, sensuelle et baroque, d'une prose multipliant les fulgurances de langue. Ses trois derniers ouvrages (qui, avec son récit Icône H., paru chez Onlit, et son recueil de poésie Ludisme, chez Le Cormier, portent à cinq le grand total de ses publications de 2021) en témoignent avec une vitalité remarquable. Tous trois consacrés à des portraits de femmes inscrites dans le XXe siècle autant que dans une des pratiques artistiques qui en ont défini la modernité, ils sont des représentant remarquables du style Bergen aussi bien que de sa politique d'autrice. Dans Martha Argerich, c'est celle qui est peut-être la plus grande pianiste du dernier demi-siècle qui guide une méditation à propos de ce qu'est la musique, ce que signifient les touches d'un piano, ce qu'est un son, ce qu'implique interpréter. Dans Portier de nuit, ce sont les images de Liliana Cavani, cinéaste rare et controversée dont l'oeuvre mêle érotisme et nazisme, qui fournit l'occasion d'une dérive dans les méandres du désir amoureux -lorsqu'il se mêle à l'Histoire et à l'horreur. Dans Annemarie Schwarzenbach, premier titre de Double Ligne -nouvelle maison d'édition suisse née de la revue Roaditude, consacré aux cultures de la route-, Véronique Bergen suit l'écrivaine helvète dans ses voyages et ses mouvements intimes, comme une manière de réfléchir à ce qui constitue une écriture. Approfondissant sa traversée d'un féminisme qui est d'abord celui de l'invention de vies ne reculant devant aucun obstacle, aucune règle, aucun code de comportement, ces trois essais viennent compléter la grande galerie de portraits qu'est en train de devenir l'oeuvre de Véronique Bergen. Aux côtés de Ulrike Meinhof, Patti Smith, Marilyn Monroe, Hélène Cixous, Marie-Jo Lafontaine, Mylène Farmer et tant d'autres, ces femmes constituent une constellation modèle: celle de corps subversifs sur lesquelles viennent achopper les forces de la normalité auxquelles ils opposent une modernité pulsionnelle, anarchique, libre, dont l'horizon demeure ouvert. Car s'ils racontent des existences et s'ils méditent sur les questions que posent celles-ci, les portraits de femmes de Véronique Bergen sont d'abord des appels au réveil de la singularité de chacun et des perspectives ouvertes afin d'aider à leur invention. La beauté convulsive n'est pas morte. Bien au contraire: elle a l'avenir pour elle.