LE GARÇON INCASSABLE
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LE GARÇON INCASSABLE DE FLORENCE SEYVOS, ÉDITIONS DE L'OLIVIER, 176 PAGES. *** Au départ, c'est Buster Keaton qu'elle visait. The Great Stone Face. L'homme qui ne rit jamais. Le génie burlesque et flegmatique du muet hollywoodien. Une vraie matière romanesque dans laquelle Florence Seyvos se serait bien vue tailler un tissu biographique, elle qui, co-scénariste des films de son amie Noémie Lvovsky (le récent Camille redouble notamment), a pris l'habitude de brûler la frontière entre cinéma et littérature. Dès les premières pages de ce Garçon incassable pourtant, la narratrice du livre, partie à L.A. sur les traces du fantomatique Keaton, semble en perte de sens. "Pourquoi est-elle venue ici? Pour presque rien. Pour croiser dans l'air, sous les feuilles, quelques microparticules que Buster Keaton avait lui aussi croisées. Un grain de poussière qui aurait touché sa main ou ses chaussures." Quelque chose se passe alors. Un glissement s'opère. De ceux, un peu insidieux, un peu magiques, qui mènent au dépliage d'un récit différent de celui initialement entamé. La narratrice, atteinte d'un léger strabisme divergent, en visant Keaton, regarde en effet déjà ailleurs, vers Henri, son jeune frère handicapé. Et le roman de tendre alors l'oreille au dialogue naissant, inattendu et fragile, de l'acteur et du frère. Né dans le Kansas en 1895, Buster le casse-cou est le fils de Joe Keaton, spécialiste du coup de pied en l'air, et de Myra, première femme saxophoniste des Etats-Unis. Un mariage-vaude-ville détonant qui traîne son talent au gré de freak shows. Tout enfant déjà, Buster y trouve sa -douloureuse- place, utilisé tour à tour comme serpillère ou projectile humains -son père le balance plusieurs fois par représentation à travers la salle. Les spectacles sont d'une violence inouïe: chaque soir le public en redemande, chaque soir Buster s'en relève. Intact. Comme galvanisé. Dans ce qui est la genèse d'un mythe (Keaton, devenu acteur fétiche de la MGM, refusera toujours l'appoint de cascadeurs), Seyvos voit le don d'un personnage de roman: ne pas souffrir par le corps, mais s'élever au-dessus de la mêlée des coups qui lui sont portés -devenir intouchable. Cet art de la carapace, la romancière l'explore parallèlement chez Henri, demi-frère de sa narratrice. Un garçon aux retards intellectuels et moteurs sévères, aux côtés duquel elle bâtira ses imaginaires d'enfance. Dans le cortège de ses souvenirs, c'est inlassablement le corps de Henri qu'elle évoque, ployant sous une insondable bulle de silence, en proie à l'attente et l'ennui autant qu'à de soudaines joies intenses et inexpliquées. Un corps qu'on tente d'éduquer, de faire plier à la "normalité", qu'on corsète dans les exercices de prononciation absurdes et les séances violentes de rééducation musculaire au son de La Walkyrie de Wagner. A cette existence à la fois docile et résistante -incassable aussi, à sa manière-, Seyvos consacre un portrait délicatement texturé, cousu d'une pudeur et d'une tendresse comme subtilisées à la gravité terrestre. Le roman pouvait mener au pathos: c'est en fait à une magie que conduisent ces deux portraits tressés. A mesure des pages, les liens de Buster et Henri s'éclairent, leurs solitudes de faire progressivement corps sur fond de pacte secret, de lien souterrain et puissant. A ces deux êtres liés par une inadéquation à un monde absurde, par une certaine occupation de l'espace, par une forme de danse étrangement répétée, Florence Seyvos offre un ballet romanesque réellement touché par la grâce. YSALINE PARISIS