"Stuart ne veut être ni photographié, ni filmé. Instruction formelle du management." Venu d'un autre sujet, ce serait de la coquetterie, voire de la misanthropie médiatique, mais Stuart A. Staples est un homme qui ne feint pas: il aurait pu, littéralement, inventer la timidité. Il a en tout cas créé les Tindersticks, ce qui fait davantage notre affaire: quasi 2 décennies après le disque inaugural ( Tindersticks aka First Album), ce quadra de 1965 mesure toujours ses exubérances. La thérapie rock a néanmoins décongelé son sourire qui, pointant ci et là, dévoile une denture qui intéressera tout candidat orthodontiste. Dix-huit ans après une 1re interview de l'oiseau -au Botanique le 3 février 1994-, Stuart ne murmure plus dans son baragouin foggeux de Nottingham, mais via un anglais discipliné, dispersant les volutes d'une fièvre incurable connue sous le nom de passion de la musique. " Je suis moins méfiant que je ne l'étais, j'ai appris la scène, comment me comporter et accorder moins d'importance à certaines choses..."
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"Stuart ne veut être ni photographié, ni filmé. Instruction formelle du management." Venu d'un autre sujet, ce serait de la coquetterie, voire de la misanthropie médiatique, mais Stuart A. Staples est un homme qui ne feint pas: il aurait pu, littéralement, inventer la timidité. Il a en tout cas créé les Tindersticks, ce qui fait davantage notre affaire: quasi 2 décennies après le disque inaugural ( Tindersticks aka First Album), ce quadra de 1965 mesure toujours ses exubérances. La thérapie rock a néanmoins décongelé son sourire qui, pointant ci et là, dévoile une denture qui intéressera tout candidat orthodontiste. Dix-huit ans après une 1re interview de l'oiseau -au Botanique le 3 février 1994-, Stuart ne murmure plus dans son baragouin foggeux de Nottingham, mais via un anglais discipliné, dispersant les volutes d'une fièvre incurable connue sous le nom de passion de la musique. " Je suis moins méfiant que je ne l'étais, j'ai appris la scène, comment me comporter et accorder moins d'importance à certaines choses..."Difficile d'égrener ce 9e studio ( lire encadré) autrement que dans l'ordre chronologique: la toute 1re plage démine d'emblée les relents de groupe génétiquement spleen, shootant ses chansons de tortue dépressive à l'opium sentimental. Donc, le Chocolate en question débarque avec 9 minutes contées plutôt que chantées par Dave Boulter, pivot du groupe avec le chanteur Stuart et le guitariste Neil Fraser. Sur le 2e disque paru à l'été 1995 ( Tindersticks aka The Second Album), le claviériste avait déjà composé le même genre de narration à la 1re personne fracassée. A l'époque, Boulter fait le portrait fulgurant d'une relation frère-s£ur où la sister vit un nombre insensé de malheurs et de défaites, finissant son parcours cabossé à l'âge précoce de 32 ans. Entre l'invraisemblance d'un sketch des Monty Python et la grandeur de l'âme anglaise s'écrivait une conclusion funeste: " She said she didn't want to be cremated/And wanted a cheap coffin so the worms could get to her quickly." L'humour vinaigre en sismographe du drame revient dans Chocolate où Boulter raconte une rencontre entre 2 protagonistes masculin-féminin: la description de la chambre du mec renvoie d'emblée aux films réalistes de Mike Leigh ou de Ken Loach. Même anglicisme parfumé dans le compte rendu du pub local, du détail des drinks (" Pernod and blacks") aux sujets de conversation (" talking about John Barry, Ford Cortina's, she preferred the Mark 3, and what was best, Gel or Brylcream"). Bref, on a l'impression que le papier peint avec ses fleurs en relief de velours va décoller du mur briton jusqu'au moment où se profilent des dessous féminins peu orthodoxes: " What the fuck! I had a large, hard dick poking me in the eye/Fuck, you're a chap! Shit!" Après cela, pas de doute que les Tindersticks ne seront plus tout à fait vus sous le même angle de vaudeville tragique... " Ce morceau est à la fois poignant et nostalgique, énormément anglais. Il a fallu un peu de temps pour que cela devienne gracieux, pour que cela soit une chanson des Tindersticks." Stuart parle de la composition de son frère d'armes, Dave, avec la sensation qu'il capte un moment intime de leur saga collective. " Cette histoire, peut-être imaginaire (sourire) m'a replongé instantanément dans le Nottingham du début des années 80. J'ai reconnu le pub dont parle David et cela a aidé à l'instrumentation, à cette sensation d'être avec les amants d'un soir, un sentiment vraiment extraordinaire. On a quitté Nottingham quand on avait 23 ou 24 ans, ce qui a été la chose la plus difficile de notre vie puisqu'on avait été éduqués pour ne pas dépasser la limite du quartier." En 2012, il ne faut pas grand-chose pour faire remonter le passé ouvrier dans la conversation: " On a grandi dans des endroits fauchés: la moitié des gamins de ma classe sont devenus mineurs... Je pense que je ne m'en serais pas sorti tout seul, c'est grâce à la rencontre avec Dave et Neil que Tindersticks est arrivé." Il a donc fallu partir, quitter le nord pour Londres et la promesse d'un logement chez de vagues connaissances pour les 3 premières nuits seulement. " On a compris que, là-bas, à Nottingham, en tant que musiciens mineurs dans Asphalt Ribbons, cela n'aurait pas été possible, mais à la différence des autres, nos rêves étaient plus forts. Londres, c'était à la fois effrayant et excitant, un monde complètement différent du nôtre. On a atterri à Brixton: la 1re semaine, un pub a brûlé et un type a été tué à 2 blocs d'où on était, crazy place." Peu à peu, Tindersticks construit une trajectoire au-delà des boulots alimentaires. Stuart s'installe à Lewisham, dans le sud de Londres: il y habitera 15 ans. Entretemps, le groupe a créé, en 9 albums, un culte élargi. Il y a 4 ans, Stuart, en manque d'espace vital, quitte Londres avec sa femme Suzanne et les enfants -4 garçons à ce jour- pour s'installer dans un village du Limousin. Depuis les débuts, la France est fidèle aux Tindersticks, incarnant le possible fantasme hexagonal d'un romantisme déchiré. Et puis il y a le goût du vin (français) qui enivre: " Pendant longtemps, il m'était difficile de monter sur scène complètement sobre." Les Tindersticks réalisent 4 BO pour la réalisatrice Claire Denis, et Stuart aménage un studio à 30 mètres de sa maison, Le chien chanceux:" J'y suis tous les jours, même si mon travail n'y est pas forcément musical: c'est l'endroit que j'ai bâti pour le son et la manipulation. Il faut que la musique sonne vivante, j'aime avoir un peu de crasse dans les chansons." L'endroit est devenu le QG du groupe, désormais dispersé aux 4 coins de l'Europe. Le moment le plus étonnant du nouvel album est Frozen, squelette de krautrock aux spasmes électro-jazzy, sonorité inédite pour la formation. " On a essayé énormément de choses pour construire ce moment-là, avec l'idée de le dépouiller de toutes ses idées mélodiques. Je commençais à ne plus y croire quand, à la dernière session du disque, sont venus Thomas Bloch, qui joue du crystal bachet, et Julian Siegel, saxophoniste: ils ont improvisé et trouvé le ton juste pour finir le titre." Celui-là et d'autres évoquent le sentiment de perte, pas nouveau chez Tindersticks, mais rarement incarné avec autant d'intensité: " L'âge venant, on perd des gens proches, des gens qu'on aime, c'est terriblement triste mais il faut trouver des mécanismes pour comprendre qu'il y a moins de rêves, que ce sont des caps à passer. Tant qu'on travaille sur la musique, on est vivant. Les chansons ne guérissent pas de la douleur mais permettent de comprendre ce que l'on vit. Sinon, j'aime assez l'idée de vieillir." Sur ce, Stuart refait son désarmant sourire d'ornithorynque taiseux et rajoute: " C'est dur d'amener quelque chose de substantiel dans la musique." Mais là, sans vouloir sonner inutilement dramatique, il est clair que les Tindersticks peuvent revendiquer cette médaille nullement en chocolat. EN CONCERT LE 0 6/03 AU CONCERTGEBOUW À BRUGES, WWW.CONCERTGEBOUW.BE RENCONTRE PHILIPPE CORNET