" Tu veux faire l'amour?", demande Eve à son mari. " Non, je suis crevé", lui répond-il dans un soupir. " Ok", dit-elle presque soulagée, en éteignant la lumière. En une mini-séquence, Phoebe Waller-Bridge nous rappelle son plaisir de passer à la moulinette, retourner, équarrir et dépecer les assignations féminines et masculines, et le talent avec lequel elle déjoue les situations sexuelles embarrassantes de ses protagonistes. En créant Fleabag en 2016 (toujours cruellement inédite chez nous), la réalisatrice et actrice britannique avait donné le ton et ouvert la voie à de nouveaux...

" Tu veux faire l'amour?", demande Eve à son mari. " Non, je suis crevé", lui répond-il dans un soupir. " Ok", dit-elle presque soulagée, en éteignant la lumière. En une mini-séquence, Phoebe Waller-Bridge nous rappelle son plaisir de passer à la moulinette, retourner, équarrir et dépecer les assignations féminines et masculines, et le talent avec lequel elle déjoue les situations sexuelles embarrassantes de ses protagonistes. En créant Fleabag en 2016 (toujours cruellement inédite chez nous), la réalisatrice et actrice britannique avait donné le ton et ouvert la voie à de nouveaux personnages féminins, singuliers, azimutés, dont la folie, l'humour cru, la modernité et la tristesse, les quêtes et les errements ne doivent rien aux hommes et n'en ont rien à faire de s'y mesurer. Avec cette nouvelle série produite par BBC America, Waller-Bridge prolonge ce courant d'air saccageur bienvenu, ouvre le spectre, agrandit le registre, joue avec les codes de genres et propose une comédie dramatique sur fond d'espionnage international -un domaine traditionnellement réservé aux hommes et où les femmes jouent d'ordinaire les utilités. Quarantenaire fatiguée mais pas résignée encore à se coltiner le plafond de verre des services secrets britanniques où elle est agent de bureau, Eve (Sandra Oh, rescapée de Grey's Anatomy) va se retrouver à la poursuite d'une tueuse à gages particulièrement retorse et présomptueuse. Vilanelle (Jodie Comer), femme-enfant et femme fatale, boudeuse et joueuse, tue ses victimes avec soin et discrétion pour des commanditaires de l'ombre et, le reste du temps, vit seule dans son appartement parisien, trompant l'ennui en martyrisant son intermédiaire, sa vieille voisine ou une petite fille croisée chez un glacier. L'une et l'autre vont se lancer dans un jeu du chat et de la souris, un paso doble sanglant et irrésistible de drôlerie où la proie et la prédatrice vont de plus en plus brouiller les pistes: sexualité plurielle et gore côtoient des situations quotidiennes d'une banalité confondante, où la hiérarchie masculine est un chapelet de boulets, où les injonctions faites aux femmes sont remisées dans les tiroirs avec les rasoirs, les tampons et les liasses de billets. Si Killing Eve frôle le maximum, c'est aussi parce qu'elle se révèle être un excellent divertissement, capable de s'emparer dans un fou rire sardonique ou un regard en coin des thèmes de son temps (le naufrage des classes moyennes, le sexisme, l'empowerment féminin, la bêtise crasse et égotique de l'humain lambda...). Le duo Sandra Oh et Jodie Comer s'avère d'une redoutable efficacité dans la manière de s'emparer des dialogues crus et des situations burlesques ou dramatiques imaginées par Phoebe Waller-Bridge, passée maître dans l'art de la comédie où émergent toujours, in fine, les stigmates d'une infinie et touchante tristesse.