Les artistes, c'est vraiment n'importe quoi. Confiez votre maison à un agent immobilier et il aura vite fait de valoriser votre bien. Au bout d'un savant calcul à base de mètres carrés et de fonctionnalités pragmatiques, cet homme de gain aura traduit en chiffres les potentialités somnolentes de votre logement. Sous la brique, le magot. En revanche, ayez le malheur d'ouvrir vos portes à deux plasticiens, ce sera la ruine garantie, l'assurance de réveiller les spectres, d'entendre des voix et d'installer le malaise une bonne fois pour toutes. La Maison des Arts de Schaerbeek en offre la preuve flagrante le temps d'une exposition double réu...

Les artistes, c'est vraiment n'importe quoi. Confiez votre maison à un agent immobilier et il aura vite fait de valoriser votre bien. Au bout d'un savant calcul à base de mètres carrés et de fonctionnalités pragmatiques, cet homme de gain aura traduit en chiffres les potentialités somnolentes de votre logement. Sous la brique, le magot. En revanche, ayez le malheur d'ouvrir vos portes à deux plasticiens, ce sera la ruine garantie, l'assurance de réveiller les spectres, d'entendre des voix et d'installer le malaise une bonne fois pour toutes. La Maison des Arts de Schaerbeek en offre la preuve flagrante le temps d'une exposition double réunissant Myriam Hornard (Athus, 1954) et Alain Bornain (Genappe, 1965). La programmation est née d'une simultanéité convergente: chacun d'eux ayant formulé le souhait d'investir cette belle demeure bourgeoise à la faveur d'une monstration trop heureuse de se passer de la fausse neutralité d'un "white cube". Deux désirs distincts donc, qui aboutissent à une proposition que l'on n'ira pas jusqu'à qualifier de commune, même si elle s'avance sous l'intitulé Us et que certaines convergences, comme un certain goût pour l'or, se laissent observer dans l'oeuvre des deux intéressés. Peut-être est-ce Myriam Hornard qui se découvre la plus radicale, la plus impérialiste. Dès le salon, elle fourbit les armes avec lesquelles elle entend dynamiter certitudes et illusions. Un coin de la pièce recèle ses " cires récupérées du culte", comprendre des objets emblématiques de notre être au monde -un escarpin pour le désir, une cafetière pour le quotidien, un buste du Christ pour la religion- qui mêlent la sève épaisse des bougies à un faisceau de fils en cuivre. Posées sur trépied, ces vanités contemporaines subissent le bûcher d'un appareil électrique qui les fait se contorsionner sous la chaleur. Ces " sculptures performatives" sont on-ne-peut-plus révélatrices de l'intranquillité insufflée à la demeure par l'artiste. Celle-ci n'hésite pas à convier les rires des enfants auxquels il était demandé d'être sages "comme des images". Pire encore dans le registre du crime de lèse-majesté patriarcal, elle utilise un escalier de service éclairé de rouge pour inviter la comédienne Léonie Souchaud à déclamer l'épouvantable décalogue de la servitude: " Ne pas trébucher", "Ne pas tenter Monsieur", "Ne pas être enceinte", "Ne pas se plaindre". Ad nauseam. L'insupportable condition des vies minuscules. Plus discret mais pas moins efficace, Alain Bornain signe quant à lui une imparable proposition qui prend d'assaut la bibliothèque en sa totalité. L'artiste a disséminé 4 000 exemplaires revisités de L'Écume des jours dans les rayonnages en bois sombre. Du texte ne subsistent plus que les prénoms des deux protagonistes, Colin et Chloé. Le génial subterfuge crée une nouvelle dynamique de lecture dont la force expressive n'est pas moins percutante. Ces impitoyables occurrences racontent une histoire d'amour sans oripeaux, mettent les forces de l'attraction à nu. Et ce n'est qu'une infime portion de ce que cette exposition a dans le ventre.