Arriver sur une plage ressemble toujours à une conquête. Là où, jusqu'à présent, le territoire était libre de toute possession, il fait soudain l'objet d'une appropriation qui peut prendre, parfois, un visage violent. Le transat est un des marqueurs les plus visibles de cette appropriation -le drapeau aux couleurs vives et aux motifs bien définis qui signale qu'une partie de la plage est désormais occupée. Au contraire d...

Arriver sur une plage ressemble toujours à une conquête. Là où, jusqu'à présent, le territoire était libre de toute possession, il fait soudain l'objet d'une appropriation qui peut prendre, parfois, un visage violent. Le transat est un des marqueurs les plus visibles de cette appropriation -le drapeau aux couleurs vives et aux motifs bien définis qui signale qu'une partie de la plage est désormais occupée. Au contraire de la simple serviette posée sur le sable, ou du parasol planté avec vigueur, le transat signale une forme d'architecture -de construction de l'occupation. Sur cette construction plane bien entendu le souvenir des paquebots dont il tire son nom, ainsi que des premiers congés payés ayant vu les représentants des classes populaires se ruer sur les plages comme s'il s'agissait du pont d'un navire. Depuis la profondeur d'un transat, le large se contemple avec le confort de celui ou de celle qui se sait souverain en son siège. Il ne s'agit plus seulement d'un élément plus ou moins hostile, mais d'un paysage susceptible d'être gouverné. Il est vrai que ce gouvernement prend une forme très concurrentielle, très fragmentée -et même de plus en plus au fur et à mesure que d'autres transats sont ouverts dans les parages. Mais il n'empêche que, soutenu par la mince bande de tissu faisant tenir ensemble ses montants, l'utilisateur du transat se sent autorisé à jouir à la fois de la possession temporaire du sol où il a déballé ses affaires, ainsi que du paysage sur lequel celui-ci donne. Le transat, au fond, est un trône. Même s'il peut sembler dérisoire et fragile, il demeure le symbole d'une réalité dont les êtres humains ont le plus grand mal à se séparer: celle qui veut qu'on ne jouit vraiment bien que de ce qui est à soi. À travers lui, c'est toute une philosophie du propre, toute une logique du pouvoir et de la prise, qui s'exprime là où ne devrait régner, en théorie, qu'une forme douce de farniente. Il est vrai que ne rien faire est l'apanage des rois.