L'on n'imaginait guère l'intransigeant réalisateur chilien Pablo Larraín, auteur du blafard El Club et du lumineux No notamment, céder à l'appel du film biographique. Postulat contredit, à deux reprises encore bien, avec Neruda et Jackie, consacré l'un au Prix Nobel de littérature chilien, l'autre à la veuve du président Kennedy. Deux projets qu'il a tenu à aborder comme des "antibiopics" cependant, comme vient judicieusement le rappeler aujourd'hui leur sortie conjointe au format Blu-ray/DVD. Larraín n'a pas son pareil, il est vrai, pour se jouer des attentes et des pièges du prêt-à-filmer, ainsi que l'a éloquemment démontré son approche de l'Histoire récente du Chili et de la dictature de sinistre mémoire de Pinochet dans la décapante et remarquable trilogie Tony Manero - Post Mortem: Santiago 73 - No, à la faveur de laquelle il a accédé à la reconnaissance internationale.
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L'on n'imaginait guère l'intransigeant réalisateur chilien Pablo Larraín, auteur du blafard El Club et du lumineux No notamment, céder à l'appel du film biographique. Postulat contredit, à deux reprises encore bien, avec Neruda et Jackie, consacré l'un au Prix Nobel de littérature chilien, l'autre à la veuve du président Kennedy. Deux projets qu'il a tenu à aborder comme des "antibiopics" cependant, comme vient judicieusement le rappeler aujourd'hui leur sortie conjointe au format Blu-ray/DVD. Larraín n'a pas son pareil, il est vrai, pour se jouer des attentes et des pièges du prêt-à-filmer, ainsi que l'a éloquemment démontré son approche de l'Histoire récente du Chili et de la dictature de sinistre mémoire de Pinochet dans la décapante et remarquable trilogie Tony Manero - Post Mortem: Santiago 73 - No, à la faveur de laquelle il a accédé à la reconnaissance internationale. Neruda s'inscrit dans une veine pas moins originale, qui embrasse l'existence du poète- diplomate (incarné avec gourmandise par l'excellent Luis Gnecco) en 1948, au coeur de la guerre froide, moment charnière où, traqué par les autorités chiliennes à l'instigation du président Videla, l'écrivain communiste et opposant farouche choisit de prendre le chemin de l'exil. Une fuite dans laquelle l'accompagnent sa femme, la peintre Delia del Carril (Mercedes Morán, sensuelle), ainsi qu'une poignée de fidèles. Et où s'invite bientôt Oscar Peluchonneau (Gael García Bernal, dans une composition jubilatoire), détective semblant sorti tout droit d'un film noir hollywoodien doublé d'un individu médiocre à la solde du régime, espérant trouver là sa part de gloire et de reconnaissance. Le contexte ainsi posé, Larraín orchestre un fascinant chassé-croisé entre le limier et sa proie, jeu du chat et de la souris dont les rôles semblent toutefois se dérober, le poète accumulant les indices à l'attention de son poursuivant, comme pour mieux lui échapper en une geste toujours réinventée. Et de fait, il y a là le fantasme d'une Némesis, venu nourrir sa légende... On mesure ainsi le côté insolite d'un film n'ayant de biographie que le nom, ou alors une biographie imaginaire qui, si elle emprunte abondamment au réel, vagabonde librement du côté fécond de la fiction pour tracer le portrait composite de l'auteur du Canto General, à la mesure tout à la fois de ses contradictions, de son engagement et de son génie créatif. Entreprise vertigineuse, en prise sur la mémoire collective chilienne, conduite par Pablo Larraín avec sa maestria habituelle, pour un portrait en forme de jeu d'ombres sur lequel plane, souverain, le souffle du poète. Une même sensation d'enivrante liberté préside à Jackie, le premier opus américain du cinéaste. Là encore, Larraín inscrit son propos à un instant clé de l'Histoire, peu après l'assassinat de JFK, le 22 novembre 1963, à Dallas. Il s'écarte toutefois des livres officiels (et des événements qui n'ont cessé de hanter l'inconscient américain, néanmoins omniprésents en filigrane du film) pour s'attacher bientôt, au son de la partition ample et funèbre de Mica Levi (déjà compositrice du score de Under the Skin, de Jonathan Glazer), à la solitude hagarde de Jacqueline Bouvier Kennedy (Natalie Portman), dévastée par la violence des faits. Et qui, tentant de surmonter le choc et le traumatisme, va livrer ses impressions à un journaliste onctueux du magazine Life (Billy Crudup) quelques jours après la tragédie. L'échange qui s'ensuit est fascinant, où l'ex-First Lady se dévoile sous des jours changeants, son désarroi palpable se muant en amertume mais encore en froide assurance quand il s'agit de valider l'héritage de feu son mari et sa place dans la postérité. Quitte, d'ailleurs, à remodeler quelque peu l'Histoire, en raccrochant le mythe des Kennedy à la légence de Camelot, par exemple. Soit la matière d'un film sinueux où à l'intelligence du scénario de Noah Oppenheim répond la maîtrise de la mise en scène de Pablo Larraín. Lequel, non content d'imbriquer les lignes narratives avec fluidité, jongle avec les époques comme avec les supports, mixant avec élégance le Technicolor du moment avec le noir et blanc granuleux de la visite télévisée de la Maison Blanche qu'orchestrait Mrs. Kennedy en 1961 -accaparée, déjà, par la construction du mythe. Une savante entreprise de juxtaposition à la mesure de la complexité de la personnalité de Jackie Kennedy, icône absolue du XXe siècle, et à ce titre documentée comme peu d'autres, mais néanmoins femme au mystère intact, dont l'aura devait par ailleurs porter bien au-delà de son époque. Hors norme donc, à l'image aussi de la composition de Natalie Portman, kaléidoscopant la personnalité de Jackie K. en un infini de facettes, dégradé auquel s'abandonne le spectateur, subjugué. Soit la démonstration que le biopic mène à tout, même aux grands films, à condition d'en détourner les codes... Texte Jean-François Pluijgers