D'un côté la Quinzaine des Réalisateurs, principale section parallèle du rendez-vous cannois faisant la part belle à la politique des auteurs et pilotée par Édouard Waintrop, ex-journaliste à Libé. De l'autre, sa petite soeur, la Semaine de la Critique, insatiable tête chercheuse sensible au travail des jeunes cinéastes et aux nouvelles tendances cornaquée par le Syndicat français de la critique de cinéma. Entre signatures confirmées et revigorant sang neuf, l'une comme l'autre auront répondu aux attentes cinéphiles les plus exigeantes à travers des oeuvre fortes, et souvent audacieuses, présentant un éventail de personnages aux idées fixes frisant la pure monomanie.
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D'un côté la Quinzaine des Réalisateurs, principale section parallèle du rendez-vous cannois faisant la part belle à la politique des auteurs et pilotée par Édouard Waintrop, ex-journaliste à Libé. De l'autre, sa petite soeur, la Semaine de la Critique, insatiable tête chercheuse sensible au travail des jeunes cinéastes et aux nouvelles tendances cornaquée par le Syndicat français de la critique de cinéma. Entre signatures confirmées et revigorant sang neuf, l'une comme l'autre auront répondu aux attentes cinéphiles les plus exigeantes à travers des oeuvre fortes, et souvent audacieuses, présentant un éventail de personnages aux idées fixes frisant la pure monomanie. Petit Paysan d'Hubert Charuel met en scène un jeune éleveur à ce point obsédé par ses vaches laitières qu'il en rêve la nuit, tandis que The Rider de Chloé Zhao s'intéresse à un cow-boy accidenté lui aussi visité jusque dans ses songes par les canassons qu'il n'est plus autorisé à monter. Le premier est un magistral thriller psychologique en milieu agricole, le second une variation hors du temps sur le Wrestler de Darren Aronofsky dans l'univers du rodéo. Dans Makala d'Emmanuel Gras, superbe road-movie documentaire aux accents mythiques, un villageois congolais parti vendre son propre charbon de bois à Kolwezi se pose en infatigable Sisyphe d'aujourd'hui, là où la prolo anti-sexy du Patti Cake$ de Geremy Jasper, et son réjouissant sens de la formule qui claque, se fantasme du matin au soir en improbable déesse du hip-hop. Quant à Un beau soleil intérieur de Claire Denis, passionnant et grinçant, et L'Amant d'un jour de Philippe Garrel, garrelissime, c'est bien la quête éperdue du grand amour qui les unit. Le cliché veut qu'à Cannes, dans les salles, on n'est pas là pour s'amuser. On a pourtant aussi beaucoup rigolé du côté du Théâtre Croisette (la Quinzaine) et de l'Espace Miramar (la Semaine). Certes, on s'empressera d'oublier la vulgarité crasse du désastreux The Florida Project de Sean Baker, un film qui, en levant le voile sur l'envers vicié du rêve américain à l'ombre du parc Disney, tombe dans le panneau grossier de ce qu'il entend dénoncer: la misère humaine instrumentalisée en infamant divertissement. Certes, on se demande toujours un peu ce que l'inoffensif Ôtez-moi d'un doute de Carine Tardieu, où François Damiens et Cécile de France n'en finissent pas de jouer au jeu vaudevillesque du chat et de la souris, était venu faire là. Mais comment ne pas saluer la délirante fantaisie burlesque qui irrigue le I Am Not a Witch de la Galloise native de Zambie Rungano Nyoni? Une fable moderne, et hyper graphique, sur la chasse aux sorcières en Afrique. Sans oublier Jeannette bien sûr, film-trip au-delà du trip où Bruno Dumont, poussant tous les curseurs dans le rouge, largue définitivement les amarres. Son enfance de Jeanne d'Arc, dansée et chantée, adresse un énorme fuck punk aux conventions, s'emparant d'un sujet mystique pour mieux évacuer la question du religieux dans l'outrance: oui, nous dit Dumont, il est possible de faire penser tout en faisant marrer. Ce que résume au fond parfaitement le premier long réalisé par l'acteur-trublion Vincent Macaigne, Pour le réconfort, programmé pour sa part en séance unique et spéciale par l'ACID, association de cinéastes créée en 1992 afin de soutenir la diffusion du cinéma indépendant et organiser la rencontre entre des films, leurs auteurs et le public. Entre rire jaune et colère noire, un groupe d'amis y rejoue la lutte des classes dans un geste politique tendre et féroce à la fois, traduisant l'état d'hébétude profond traversé par la France: un ovni d'une liberté absolue qui aura marqué au fer rouge les esprits les plus curieux de cette 70e édition. À Cannes, on appelle ça la montée des marges. Texte Nicolas Clément, à Cannes