"Là, le matin, il y a des messieurs turcs à la moustache impeccable, et puis ce mélange unique de jeunes, vieux, hommes, femmes, et l'odeur forte du café qui te prend à la gorge, ici chez Mokabon, qui est vraiment autre chose que le Starbucks d'à côté. Le matin, j'emmène ma fille Isadora, trois ans et demi, à l'école, puis je marche dans les vieilles rues, je respire, j'avale l'air, je pense à mes chansons, je me dénoue. Gand est une ville merveilleuse et pas seulement parce qu'elle est moins hip qu'Anvers où j'ai grandi." An Pierlé sort d'une pneumonie, amaigrie mais la peau de porcelaine vaillante: il y a une semaine à peine, sa voix s'était enfuie, dévorée par des bronches malades. Aphone. Plutôt paniquant à la veille d'une tournée promo puis musique solo, intense jusqu'en mai au moins. Là, petit soldat valeureux, An reprend le yoga et arpente les rues gantoises dans l'hiver qui change de gueule tous les quarts d'heure: soleil sur le canal -"j'y ai joué l'été dernier, chantant avec un piano chargé sur une berge face à une foule heureuse"-, grêlons hivernaux, pluie, et puis ces ponts qui ont l'allure pamée d'une Venise nordique. L'église Sint-Jacobs où, ambassadrice de Gand depuis mai 2012, An s'adjoint un organiste et ses grands tuyaux chréti...

"Là, le matin, il y a des messieurs turcs à la moustache impeccable, et puis ce mélange unique de jeunes, vieux, hommes, femmes, et l'odeur forte du café qui te prend à la gorge, ici chez Mokabon, qui est vraiment autre chose que le Starbucks d'à côté. Le matin, j'emmène ma fille Isadora, trois ans et demi, à l'école, puis je marche dans les vieilles rues, je respire, j'avale l'air, je pense à mes chansons, je me dénoue. Gand est une ville merveilleuse et pas seulement parce qu'elle est moins hip qu'Anvers où j'ai grandi." An Pierlé sort d'une pneumonie, amaigrie mais la peau de porcelaine vaillante: il y a une semaine à peine, sa voix s'était enfuie, dévorée par des bronches malades. Aphone. Plutôt paniquant à la veille d'une tournée promo puis musique solo, intense jusqu'en mai au moins. Là, petit soldat valeureux, An reprend le yoga et arpente les rues gantoises dans l'hiver qui change de gueule tous les quarts d'heure: soleil sur le canal -"j'y ai joué l'été dernier, chantant avec un piano chargé sur une berge face à une foule heureuse"-, grêlons hivernaux, pluie, et puis ces ponts qui ont l'allure pamée d'une Venise nordique. L'église Sint-Jacobs où, ambassadrice de Gand depuis mai 2012, An s'adjoint un organiste et ses grands tuyaux chrétiens plus une co-vocaliste, pour performer de manière ombilicale. Ou encore cette maison communale post-moderne, culottée au milieu des stucs baroques, où la même ambassadrice rassemble un casting éclectique (Helmut Lotti, Kiss the Anus of a Black Cat, Bony King of Nowhere) pour dire que le contemporain, c'est (parfois) bien. "Helmut, un autre Gantois, a dit deux ou trois choses justes et directes sur le sens de construire ça, ici. Il s'est aussi positionné sur le plan politique, ce que j'ai évité de faire jusqu'à présent. Sans doute parce que je n'ai pas vraiment eu l'occasion d'étudier la question, Bart De Wever et tout cela (sourire). Par manque de temps, de désir, je suis maman et j'essaie de travailler." En chemin, An la gourmande pointe le magasin où on fait de la moutarde roots et ce Max qui sert des gaufres vintage cuites sur fonte authentique. An aime le sucré, pas forcément en chansons d'ailleurs. Etre reçu chez An, c'est mieux comprendre la cartographie de sa vie. Café serré, omelette aux lardons, "comme on faisait chez mon grand-père maternel, wallon". Le beurre salé est flamand, comme le pain gris maison que Koen, alter ego-mari-musicien-producteur cuit "avec du levain, c'est-à-dire nos propres bactéries". Après avoir goûté aux organismes vivants procaryotes de votre interlocutrice, difficile d'éviter l'empathie. Dans ces anciennes étables de l'évêché du centre de Gand (...) qui furent aussi un club gay, An et son mari Koen Gisen ont installé leur biotope. Au rez, le studio avec le Steinway droit, le bardas analogique revu en numérique, les amplis à lampes, les fauteuils et la cheminée d'autrefois, le cocon vintage: "Cela fait cinq ans qu'on est là, au début, on n'avait pas de chauffage aux étages, seulement un poêle à bois dans le studio, alors on y vivait. " L'Anversoise de 1974 et l'Alostois de 1965 se rencontrent en 1996 sur Bernadetje, création théâtrale d'Alain Platel: "J'y étais actrice, on a tourné dans toute l'Europe pendant deux ans et demi, on était "meilleurs amis" (elle sourit), et puis quand j'ai vu que le spectacle allait se terminer, je me suis dit qu'il fallait faire quelque chose (nouveau sourire). On est en couple depuis 1998, cela fait quinze ans. " Hormis les albums, faits en gémellité assumée, il y a bien évidemment de commun leur fille Isadora et les basculements survenus après sa naissance. "L'avant-dernier disque, Hinterland (2010) a été fait autour de sa venue, j'avais écrit les chansons, parce que j'en avais envie, mais j'ai laissé leur production à Koen, qui n'aimait pas forcément les arrangements des démos que j'avais faits. J'étais fatiguée. " Le désir d'un disque nouveau s'accompagne du fantasme de revenir en piano-voix: "Depuis le premier album fait selon ce principe, Mud Stories, paru en 1999, le désir était là, restait à savoir quand le réaliser. Il me semblait avoir approfondi le chemin en groupe, Koen de son côté avait beaucoup de travail comme producteur et moi, je faisais la cuisine pour ces jeunes gens venant au studio dans une sorte de jalousie positive (sourire). Puis j'ai eu envie de boucler la boucle, de revenir à la voix seule face au piano. " De sortie fugitive du studio, Koen, barbe d'ancêtre, sourire de gamin, explique comment le couple reçoit à prêter pour quatre mois, en février 2012, un piano Bruckner et l'installe dans la salle de séjour. La baleine à queue de quelques centaines de kilos entre tout juste par la fenêtre du premier étage et trône, royale, entre les jouets d'Isadora. Koen: "Ce genre d'instrument, sa qualité, son ampleur, changent le rapport à la voix. Je pensais pouvoir faire des prises simultanées de l'un et de l'autre mais cela n'a pas été possible. J'ai d'ailleurs fait des recherches et hormis un live de John Cale, je n'ai trouvé aucun exemple d'enregistrement synchro de piano et de voix. Ce qui a été formidable avec ce disque, c'est qu'on avait le temps et qu'An était en forme." Oubliées les nuits sans sommeil -quand Isadora vient raconter en direct ses rêves-, An veut transmettre ses envies: "J'étais maman mais je ne voulais pas écrire de chansons roses parce que les enfants ne le sont pas (sourire), j'avais peur de ne plus avoir de temps pour la musique, il y avait une urgence en moi, quelque chose de physique. J'avais d'autres angles musicaux peut-être venus de ce que j'écoutais -The Knife ou Silver Ray-, je me suis donné des défis. " La lumière d'après-midi fait ressembler An à une nièce délicate de Pina Bausch: des traits qui, après les virus, aiguisent sa vulnérabilité. On pourrait dire cela des nouvelles chansons. Sans doute plus viscérales avec cette voix qui impressionne durablement (voir critique ci-après). Clairement, Miss Pierlé est à un tournant: elle a quitté son manager de seize ans, et vibre d'émotions vierges. Koen a fini son job à mi-temps de programmateur au Vooruit, et là, An va chercher Isadora à l'école, juste à côté. On tourne à pied dans le vieux Gand mirifique avec la fifille endormie dans le buggy. Au fond, la vie est belle. RENCONTRE ET PHOTOS PHILIPPE CORNET