Mueller-Roedelius
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Mueller-Roedelius DISTRIBUÉ PAR ROUGH TRADE. 8 Dans un chassé-croisé accidentel de disques, on a simultanément écouté l'album dont il est ici question et un autre, daté de 1976 réalisé avec Brian Eno et le groupe Harmonia dont Roedelius fit partie, Tracks and Traces. A 40 ans de distance, les musiques travaillent le même sens de l'apaisement apparent dans des textures ambient, house ou trip-hop, qui révèlent peu à peu d'autres reliefs et formes de plaisir. Sans savoir s'il existe une véritable similitude dans les instruments utilisés (le disque de Mueller-Roedelius ne donne pas l'information), les sonorités additionnent à quatre décennies de distance, des parentés troublantes. Le mode électronique 2.0 comme les claviers analogiques seventies adoptent des configurations organiques cousines, pour ne pas dire similaires. Par exemple dans ces synthés rincés à l'eau claire, dopés d'une légère réverb, générateurs de fluidité et de bien-être implicite: la forme la plus yoga de l'électro. L'autre point commun est la présence d'un corps étranger dans l'expression. Roedelius, né à Berlin en 1934 et auteur d'une centaine d'albums en solo ou en groupe, s'associe au pianiste de Gotan Project, le Suisse Christoph H. Mueller: Harmonia recevait en son temps Brian Eno en guest admiratif de l'école allemande des 70's. Ô hasard! Le même Eno intervient dans About Tape, le moment le plus rythmique des dix titres. Le seul aussi, chanté ou plutôt raconté par une voix pédagogique qui nous expose la métaphysique du processus d'enregistrement. Là, ça sent l'enossification à plein nez, odeur pas désagréable. Alors que le guitariste de Neu!, Michael Rother, honorait le Harmonia de 1976, c'est donc un membre de Gotan Project qui rencontre l'univers de Roedelius en 2015. Amenant à peine dans A Song or Not des traces diffuses de tango, matière première du Gotan. Mueller en souligne la mélancolie, ce qui semble être le rôle généralement attribué à son piano qui résonne d'éclats à la Satie et à la Debussy. Le clavier acoustique est utilisé comme contrepoint -ou même contrechamp- aux sonorités que Roedelius empile au rayon électronique, toujours avec un sens dépouillé de l'espace. Au fur et à mesure des écoutes, les liens entre les deux univers tissent une musique qui décide de ne pas choisir complètement son camp. Ce qui laisse l'auditeur adopter davantage qu'une seule attitude: il peut indifféremment écouter le disque en total mode passif (Time Has Come) comme s'imaginer de le danser, de préférence à l'aube ou au crépuscule en pleine nature désertée (Himmel Über Lima).PHILIPPE CORNET