Mille six cents albums au répertoire varié -jazz, contemporain, folk, soundtrack, world, classique, expérimentation- dominé par une esthétique identifiable. Même s'il est réducteur de généraliser une telle somme musicale, on peut dire qu'au-delà du slogan maison, " fabriquer un son proche du silence", ECM a construit une imposante forteresse discographique insulaire. Et ce, depuis le coeur musical de l'Europe, l'Allemagne, terres de conquêtes bachiennes qu'il s'agira peut-être d'égaler en intensité, par des styles comme des modes de narration, multiples et volontiers transgenres, et où la ferveur contemplative est le visiteur régulier de productions immanquablement léchées, signées Manfred Eicher, double patron commercial et artistique. Le label aux signatures internationales affirmées -Keith Jarrett, Jan Garbarek, Pat Metheny, Anouar Brahem- va aussi piocher dans une forme d'exploration sonique, utilisant beaucoup l'arborescence du jazz pour en redessiner les contours avec des talents comme ceux du Norvégien Terje Rypdal ou de l'Américain Ralph Towner. S'il ne faut pas toujours se fier au plumage pour déterminer la qualité du ramage, la petite entreprise de Manfred Eicher se définit dès le regard. Par ses pochettes de disques aux layouts millimétrés flirtant avec le panthéisme: on ne compte plus les disques ECM garnis d'images de brouillards, campagnes, fleuves, forêts, végétaux, sources, ciels, natures diverses généralement désertées de présence humaine. Lorsqu'on en voit une trace, par exemple en cover du disque Life de l'Allemand Stephan Micus en 2004, elle prend la forme d'un personnage de dos, seul dans la toundra enneigée, en route vers le grand nulle part supposé. Ou encore elle se veut plus réaliste, le plus fameux exemple -Keith Jarrett en gros plan penché sur le piano- ornant The Köln Concert paru en 1975 et vendu à ce jour à trois millions d'exemplaires. Après une longue prédilection pour un studio norvégien où Manfred Eicher avait installé ses habitudes de producteur de disques, y faisant venir les musiciens du monde entier, la marque s'est aujourd'hui installée dans une banlieue informe de Munich, d'où elle propose un type de modèle économico-culturel gagnant: une distribution mondiale -même si en Belgique ce n'est pas tout à fait ça (1)-, un nom devenu prestigieux au fil des décennies et des qualités d'enregistrement qui passent régulièrement par la captation live.

Eléni Karaïndrou, une des signatures du sud de l'Europe d'ECM.

Sensation tactile

En 2006, rencontré dans son bureau bavarois, Eicher expliquait comment son parcours personnel avait pu façonner ECM, sigle d'Edition of Contemporary Music. L'homme est né en pleine guerre -1943- à Lindau, ville frontière avec l'Autriche. Moustachu aux yeux pâles, celui qui rappelle au physique feu Andreï Tarkovski, étudie le classique au Conservatoire de Berlin dans les années 60 et flirte avec le free jazz. Une époque de tumultes politiques, de guerre froide sanguine, de murs réels et autres barrières idéologiques qu'Eicher traverse en s'intéressant davantage au cinéma de Godard, Truffaut ou Resnais qu'à la chose politique. Eicher traverse tout cela aussi comme contrebassiste durant une année au sein du Berliner Philharmoniker sous la direction du maître Herbert von Karajan: " Avec lui, j'ai appris la rigueur, mais auparavant, j'avais déjà joué dans les cercles du jazz et de la musique improvisée de Berlin. Cette juxtaposition des genres m'aide énormément aujourd'hui dans mon travail de producteur. Parfois jazz et classique se frôlent, parfois ils s'éloignent. Ma mère était chanteuse et quand j'ai eu six ans, elle m'a apporté un violon. Notre maison était occupée par les classiques: Schubert, les quatuors à cordes de Beethoven. Mais à quatorze ans, j'ai découvert Miles Davis et Bill Evans, ce qui m'a amené à revoir rapidement mes goûts et à vouloir apprendre à jouer de la contrebasse à la manière de Paul Chambers. Et le Berlin des année 60 était stimulant pour l'esprit. La curiosité et le risque étaient parties prenantes de la société. " ECM, c'est donc cela: un amour de la chose musicale considérée comme fleuve infini et de ses affluents qui viennent en perturber le cours normatif. Dans le cadre de l'événement ECM à Flagey, Manfred Eicher donnera ce 24 novembre une sorte d'interview-conférence, suivie par une performance du Louis Sclavis Quartet. C'est à 11 heures du matin, heure habituelle de la messe. De là à dire qu'il y a chez ECM -rebaptisée par certains Excessive Cerebral Music- une dimension de label-gourou, de cérémonie précieuse, il n'y a qu'un pas. " J'ai toujours sorti les disques que j'aimais, indépendamment d'un quelconque Zeitgeist, répond Eicher. Je me fiche de la mode, franchement. Et puis comme le dit Paul Valéry: "Qu'y a-t-il de plus mystérieux que la clarté?" . Ce que je recherche dans nos disques, c'est une forme de clarté mais aussi de sensation tactile combinée à une aura autour de la note. Que celle-ci scintille et se singularise de manière lontano , comme si la note proche pouvait également se développer dans un paysage urbain."

Géographie Eicher

Si certaines sorties ECM s'avèrent (trop) hermétiques, son catalogue offre aussi de multiples ressources de régénération. Par exemple, le remarquable travail d'Eléni Karaïndrou, compositrice grecque reconnue par ses BO des films de Theo Angelopoulos, comme Le Pas suspendu de la cigogne ou Le Regard d'Ulysse. Ce dernier, marqué d'un solo lumineux de la violoniste Kim Kashkashian, rapproche les compositions fluviales de Karaïndrou des scénarios sonores de Godspeed You! Black Emperor, ou même de Sigur Rós, les Islandais volcaniques. Signe qu'ECM, tout en travaillant avec de multiples nationalités, s'intéresse aussi aux musiques du sud de l'Europe -de Grèce et d'Italie- alors que le label a longtemps été réconnaissable à ses humeurs boréales, incarnées par son lien privilégié avec le compositeur estonien Arvo Pärt depuis la parution de l'album Tabula rasa en 1984. Ou encore par la discographie du saxophoniste Jan Garbarek, stakhanoviste totalisant une trentaine d'albums ECM comme leader et plus encore dans des projets collectifs, toujours menés par le label munichois. Avec le quatuor vocal Hillard Ensemble, Garbarek publiait en 1994 Officium: l'enregistrement n'est pas seulement l'une des plus fastueuses ventes d'ECM (1,5 million de copies) mais aussi un marqueur esthétique d'envergure. Puisque les accointances jazz s'y marient au chant grégorien, repoussant les limites d'une géographie ainsi définie par Manfred Eicher. " ECM aurait pu exister n'importe où. Son origine allemande n'est peut-être qu'un accident, ça n'a rien à voir avec une nationalité, une identité. Ainsi, ce n'est pas très important où je vis mais comment je vis: je ne reste pas dans un seul endroit pendant longtemps, j'aime bouger, être ouvert aux choses qui viennent." Après un demi-siècle de direction d'un label resté indépendant -une exception-, Eicher, 76 ans, ne semble pas envisager la retraite autrement qu'en studio et en musique. Disant déjà en 2006, " certaines personnes sont chanceuses de pouvoir dire au revoir dans leur environnement propre, dans ce qu'elles font de mieux. Espérons que ça dure encore quelques années...". Visiblement, oui.

(1) La distribution ECM en Belgique est assumée -assez mollement- par la société néerlandaise New Arts International.

Avishai Cohen, doublement présent à Flagey, ici avec Yonathan Avishai. © FRANCESCO SCARPONI

Fête à Flagey

Hormis la venue de Manfred Eicher en personne -il sera interviewé par Patrick Bivort-, l'anniversaire d'ECM proposé par Flagey du 21 au 24 novembre comprend un cycle de films, dont plusieurs Tarkovski et un Angelopoulos, et une dizaine de concerts. En ouverture, un des fleurons du label: Anouar Brahem, en quartet, sera accompagné de l'Orchestre de Chambre de Wallonie. L'événement est, de façon assez prévisible, déjà complet vu l'aura du musicien tunisien, instigateur d'une douzaine d'albums sur ECM depuis 1991. Virtuose de l'oud, ce sexagénaire nous racontait en 2010, la méthode de production d'Eicher: " Il ne connaît pas ma musique avant d'arriver en studio: quand il écoute une pièce pour la première fois, il en perçoit tout de suite l'essence avec une sensibilité assez extraordinaire. Et il arrive à créer une tension très stimulante dans les sessions d'enregistrement, jamais dans la complaisance." D'autres concerts affichent déjà sold-out, notamment celui de Larry Grenadier. D'abord connu pour être le contrebassiste du flamboyant trio de Brad Mehldau, il sort un solo titré The Gleaners -inspiré des Glaneurs d'Agnès Varda- et se retrouvera seul sur scène avec son instrument-fétiche. Autre participant renommé, le trompettiste Avishai Cohen, à ne pas confondre avec son homonyme et compatriote contrebassiste. Ce Cohen-là, au physique de hipster saint-gillois, sera doublement présent au Studio 4. D'abord le 22 novembre lors d'une soirée de gala où il explorera ses fantasmes (prog)rock en compagnie du groupe Big Vicious: effets delay, rythmique fauve, grondements acides, grooves acrobatiques, un genre qui montre que la route ECM prend encore des directions peu usuelles. La formation au flux musical impressionnant fait preuve d'une plastique à 180 degrés de l'autre performance de Cohen, le 23 à 17h15, lors de laquelle il exécutera en duo avec le pianiste Yonathan Avishai un mix de compositions perso et de revisitations du répertoire de Stevie Wonder et John Coltrane. Les femmes ne seront pas oubliées à Flagey. Les performances de la pianiste russe Anna Gourari (en compagnie du Suisse Reto Bieri) et de la violoncelliste allemande Anja Lechner (en duo avec le pianiste français François Couturier) sont elles aussi déjà complètes. Reste à découvrir le jazz de l'Allemande Julia Hülsmann, référencée pour son style développant sans cesse la mélodie et ce que l'on pourrait qualifier de "minimalisme sentimental" . Pour la présentation belge de son nouveau CD, Not Far From Here, la pianiste se produit avec son habituelle section rythmique tout en invitant le saxophoniste ténor Uli Kempendorff. Grand jazz garanti.

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